Silence d'argile

(Meaningless)

 

 

 

 

 

 



À cause des nuages


- Tu sais pourquoi?
- Non.
- Et comment ?
- Je m'en doute un peu
- Tu l'as vu partir ?
- Non, jamais.
- Et tu te souviens du début ?
- Oui, c'était bien
- Et ensuite ?
- Ensuite, le temps s'est fâché.
- Comme ça ?
- Oui.
- Sans raison ?
- J'en ai tellement cherché
- Jamais trouvé ?
- Si. Les nuages. Les nuages si lourds et le ciel si près de nous.

 

 


Les marques


Tout d'abord tu ressens un choc violent, comme celui d'une main qui t'arracherait un bout de cerveau. Ca blesse, mais une fois l'état de choc dissipé, tu crois être tiré d'affaire, et c'est là que ça commence.

Tu cherches quelque chose, et tu ne trouves que l'espace vidé qui l'enfermait. C'est un parking où chaque voiture a sa place réservée, au fur et à mesure tu vois toutes ces autos partir en sachant qu'elles ne reviendront pas. Pourtant chacune a ses propres marques, et après des années tu as dans la tête ce parking vide où toutes les places sont réservées, mais où personne n'ira plus jamais.

 

 


Café


Le matin, j'aime regarder dans ma tasse de café
mon visage entouré de dorure.
La couleur du miroir noircit mes idées
blanchies par une nuit sans sommeil
ou presque.

Les bulles montant du sucre ponctuent ma face
comme un tir de chevrotines à bout portant
ou presque.

Et lorsque je suis imprégné de ces images,
que mon peu de conscience est contenu dans ce miroir brûlant,
je prends cette glace à tige argentée
et déchire mon visage d'un petit coup de cuiller.

Alors je remue bien et avale d'un trait.

 

 



Un galop


Dans la ville, il y a des endroits étranges, exotiques.
Cette terrasse de café, rue Caulaincourt. Parfois, j'y reste des heures à regarder les gens, le temps passe comme de l'alcool, c'est fascinant. Au bout d'un moment, presque toujours, il vient.

De loin, on entend juste un son mat sourdre des pavés centenaires, et le voilà, ce cheval rouge qui galope. Derrière, sur un sulky il y a cette fille. Elle tient un chien en peluche déchiré, tout recousu, difforme, et elle crie au cheval :
" Plus vite ! Plus vite ! Plus fort !!! "
A la traîne, elle a attaché avec une corde tous ses rêves brûlés qui rebondissent sur le pavé avec un bruit énorme. Elle les voit tous défiler :
Ses tresses qu'elle a découpées, sa robe qu'elle a décousue, son sourire cassé, son regard voilé, sa bouche muette et ces fleurs qu'elle jette aux passants.

Tout ce qui reste quand elle est passée, c'est un parfum étrange et ce cheval qui galope dans la ville.

 

 


Pourvu qu'il fasse beau

(La nouvelle donne)



Mademoiselle Hermine

Mademoiselle Hermine est une jolie femme. Elle marche en regardant loin devant, l'extérieur des sourcils un peu relevé sur une idée claire, l'intérieur appuyé sur un front efficace. Elle n'allonge pas trop le pas pour ne pas souligner ses formes au regard des passants. Elle sait mélanger l'autorité douce et la précision de ses sentiments modérés.

Mademoiselle Hermine rentre dans son appartement, pose son sac et s'assoit au bord du lit. Elle allume une cigarette, regarde ses ongles vernis et se demande ce qu'elle sera après avoir été une jolie fille. mais la cigarette lui semble sans goût. Elle l'écrase et se lève vers la télévision.

Mademoiselle Hermine enlève ses chaussures et tend sa jambe devant l'écran allumé en scrutant le fil de ses collants trop tendus. Elle écoute la météo, demain pluvieux mais chaud, et elle se demande si le ciel s'écroulait, que ferait-elle en sortant de chez elle ? Mais la météo lui semble fade, et elle pense à autre chose.

Mademoiselle Hermine s'allonge dans ses draps lisses, lit quatre pages et baisse le halogène. Ses idées se posent et elle s'endort. Elle rêve qu'elle danse. Qu'il fait trop chaud. Que le ciel s'effondre. Que son visage se ride. Que la pluie tombe. Un petit caillot se forme dans sa tête, et elle entre dans un coma qu'elle ne quittera pas.

Mademoiselle Hermine est morte ce matin. Elle laisse un petit carnet qu'elle griffonnait chaque soir. Sur la couverture, rien n'est écrit. Chaque page porte une date, et chaque date est soulignée. Au dessous, sur chaque page il y a écrit :

J'attends demain.
Pourvu qu'il fasse beau.

 

 

 


Monsieur Delange

Monsieur Delange est un vieil homme. Il marche irrégulièrement vers un but inutile, le costume toujours uni et le pli parfait sur un corps amenuisé. Il fait de petits mouvements pour ne pas se rappeler le souvenir de sa forme passée. Il croise le voisin et lui sourit comme à un ami. S'il avait un ami, ce serait lui.

Monsieur Delange partage un petit meublé avec ses deux perruches et sa télévision. Le matin, il aime regarder à travers les rideaux entrouverts la rue qui vit. Puis il s'asseoit à table, contemple les perruches se balancer côte à côte et sourit gentiment. Il est midi.

Monsieur Delange compose un plateau avec des restes arrangés harmonieusement. Il mange calmement, puis tire la nappe et ouvre un tiroir fermé à clef. Dedans, il y a une photo découpée de celle qu'il a autrefois aimée mais qu'il n'a pas rencontrée. Il pose l'image à côté de la cage, et regarde les oiseaux danser devant ce couple dénaturé. Il fume une cigarette, pense à autre chose et sort.

Monsieur Delange est assis au fond de l'église et baisse les yeux en pensant à ceux qui vivent. Une moto passe, et le bruit dissout ses pensées. Il regarde l'heure, se lève et rentre chez lui. Adossée à la cage, la photo est mouillée et tachée par ses oiseaux. Il découvre l'image salie, la contemple puis la jette. Il allume la télé, et écoute la météo, demain pluvieux mais chaud.

Monsieur Delange ouvre la porte de la cage, plonge la main dans la panique et libère ses oiseaux tropicaux dans un climat hostile. Les perruches affolées se cognent aux murs, puis s'évadent enfin vers une liberté fatale. Il les admire se hisser lourdement dans l'air humide, et pense une dernière fois :

J'attends demain.
Pourvu qu'il fasse beau.

 

 

 


Mademoiselle Ariane

Mademoiselle Ariane est une femme mûre Elle a les traits durs et rectilignes des entailles d'un miroir vénitien. Elle écarte d'un revers de la main les pensées qui s'apprêtent à se réchauffer en sa traître compagnie. Elle a le dégoût d'une femme qui meurt de n'avoir pas été aimée jusqu'au bout d'elle-même.

Mademoiselle Ariane dévore son cœur, son cœur dévore sa proie, et sa proie dévore son corps. Elle grossit. Elle survit comme un arbre hors de la forêt. Elle ne rêve qu'à sa finale libération et le présent arrache l'écorce de son passé. Un piment dans un verre de lait, l'espoir de ses yeux verts est une erreur dans son visage cynique.

Mademoiselle Ariane dort. Et à ce moment-là, lorsqu'elle existe si peu, un regard la surveille comme un ange déchu : sa propre image accrochée au mur. Elle l'aime si pieusement qu'elle en perdrait foi en toute autre représentation symbolique de la perfection instantanée. Elle l'aime par masochisme et par faiblesse, par adoration et par crainte de chaque ride et de chaque lumière.

Mademoiselle Ariane voit sa tendresse qui cauchemarde en silence. Elle voit la lame affûtée de la mort qui l'attend et l'espoir qu'elle se verra un jour libérée de sa dépendance de la haine. Ses jours se ressemblent comme sept frères grondés par un ciel toujours variable. Ses jours se ressemblent comme sept familles déchirées par une vendetta dont l'origine serait la création du monde. Ses jours se contemplent comme sept lévriers assis autour d'un feu de livres symboliques

Elle attend demain.
La nouvelle donne.

 

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L'aveugle sans défense


J'ai pour toi un miroir d'ivoire
pour regarder l'hiver
ivoire plus clair
n'avoir plus peur
du noir ou de l'amer.

J'ai posé le miroir d'ivoire
sur le verre d'eau noire
tu vois, j'ai arrêté de boire
un verre le soir.

L'eau du miroir
en verre d'espoir
se casse
mais pas l'ivoire.

De mémoire, l'éléphant
revient boire à la source.

 

 


Friandise de semaine


Kalikoba des amarantes, j'ai déchiré nos satins gris tendus par la joie du plus fort, j'étais bien ivre de vous croire quand vous me disiez " Mon ami, venez vous asseoir à ma table et prenez un air averti ". Moi, j'accourais comme un fennec pour vous mordiller le regard et vous me caressiez le poil en plongeant vos mains dans ma vie si bien que j'en rentrais le soir
interdit

J'avais pris mon argent de poche et mes chaussures du mardi pour que vous m'appeliez Gavroche, Minotaure ou Effendi, j'aurais porté tous les chapeaux pour que vos yeux se lèvent un peu, que votre menton soit tendu vers mes deux lèvres entrouvertes et que le blanc de votre peau laisse du rose sur mes joues. Je jouais à tout vos grands jeux et souriais à vos malices, mais je rêvais d'un petit je caché au fond de ces grands vous, et vous me caressiez l'espoir en plongeant vos seins dans mon puits si bien que j'en rentrais le soir
interdit

Je n'avais qu'une bille en tête et elle cognait contre mes tempes, j'avais le cœur à ventre ouvert et je riais devant le sang qui perlait sous mes lèvres bleues, qui dansait dans mes yeux d'amant, je venais vous voir en cachette de vos amis si pressés, et vous étiez toute étonnée de compter avec mes quinze ans vos fleurs passées et vos voyages, en inclinant un peu la tête vers mes doigts fins de débutant. J'étais alors un lieutenant tendu à la proue du naufrage, et je vous regardais savoir pendant que j'apprenais le fruit si bien que j'en rentrai le soir
averti.

 

 


L'éprouvette


Juste au dessus du cœur
il y a une éprouvette
dedans il y a
des choses
qui bougent.

Je ne sais pas si
c'est bien ou mal
mais attention :

le verre c'est
fragile.

 

 


Ta robe sur la chaise


Dans cette chambre, une robe noire posée sur le dossier d'une chaise et la fenêtre est entrouverte. Dehors, un chat s'enfuit à l'approche d'un camion. Dedans, deux enfants qui dorment sur la couchette et qui tanguent à chaque virage, qui roulent de la tête à chaque feu. Dehors, de l'huile sur la route qui coule du moteur tremblant. Dedans, la chaleur des explosions sans lumière. Dehors, la fine lueur du matin qui s'installe dans la chambre. Dedans, ta robe sur une chaise vide. A côté, un café qui fume.

 

 


Ce cri qu'on cache


Mon sac est fait. Je n'ai pas oublié.
J'ai tout repris, tout couché sur le papier qui crie dans ma poche fermée. Il faudra que je parte, ce soir ou demain, peut-être un peu plus tard mais il faudra bien partir une fois et ne plus revenir, ou alors changé. Tout changé, tout changer tout ranger, reconstruire et partir encore là.

Sans oublier qu'on aurait pu rester. Mais on ne reste pas, ici le ciel est trop mauvais ou trop gris, ou trop bas, il faut se battre pour qu'il soit bleu soie, mauve ou n'importe, on ne peut pas rester. C'est trop dangereux un ciel trop gris et ce papier qui crie trop fort.

 

 


Franc


Des sentiments qui sèchent
comme de l'eau sur une
serviette mouillée.

D'autres qui sont
une teinture sur des vêtements
qu'on n'enlève pas.

Des sentiments
comme une fontaine
au soleil de Juillet
comme de l'essence
à la chaleur d'une allumette.

De centime en centimes
le cœur franc.

 

 


Le drakkar


Il était venu en bateau à voile. C'était un drakkar, un bâtiment à proue incisive, une tête de serpent. Le port était calme et l'eau peu profonde. La ville accueillait un vent chaud venu des dunes de sable gris, léchant silencieusement les pierres de chaque maison. Les portes de bois sculpté qui défendent le palais étaient fermées. Ces sculptures étaient un tissu de croix diagonales protégeant une fine armature de cuivre poli par la silice et le sel. Les visages des vieux, sur le quai, ne s'ouvraient que sur leurs rides.

Le sexe priapique de l'embarcation a pénétré d'un côté la rade où seules de petites caïques ponctuaient sa virginité bleutée. Le bateau s'est approché des cordes et a commencé à caresser la mousse du quai. La ville jaunissait sous les couleurs de la voile énorme, et alignait ses toits face au poste de la vigie déserté. Seul un corbeau scrutait la ligne d'horizon sans bouger. Sa lenteur laissait croire que le temps l'atteignait difficilement.

Lentement, la cité immobile et le vaisseau se sont épousés, mariant le bois et la terre d'une alliance de chanvre gris. La chaleur de la terre réchauffait le bois craquelé du bateau dont le mât contrastait avec l'écrasement des maisons vides. Et l'amour se fit. Les gens du port vieillissaient en s'émoussant, et au sommet du bleu l'oiseau noir s'envola vers le palais pour apporter un message.
Sur sa patte était enroulé un mot :
" Réveille-toi, ce drakkar est le mausolée de tes années perdues. "

 

 


Saloméo


J'ai arraché le blouson, à cause du sang.
Non, pas le mien, du sang de cheval, un cheval que j'avais
tiré moi-même par les pattes, un après-midi de février.
Saloméo, je l'avais appelé.

Sa mère mangeait encore son placenta qu'il était déjà
sur mes bottes, dans mes bras, sur mon blouson en cuir.
En cuir de cheval.
J'ai toujours aimé les chevaux.

Il s'est brisé la patte.


 


Schizophrenia


C'était dans le désert de Siam, je me souviens bien de cela, on s'était retrouvés à deux. Juste deux, les autres étaient partis en ballade. On avait préparé du mouton grillé, des haricots rouges aussi. Derrière nous, un type débarque, l'air très sûr de lui. Il nous dit :
Kio tchen yakyoma Saikhon trung ! "
Mon pote causait le siamois comme moi, c'est à dire avec les mains. Alors on lui a demandé de nous montrer ses mains. Il n'en avait plus. On lui a demandé de faire des signes avec la bouche et les yeux, mais il n'en avait pas non plus. Alors le type s'est mis à danser sur son unique jambe, il avait pas réussi à conserver l'autre. Il nous faisait ainsi comprendre qu'il s'était approché pour manger avec nous. Bien sûr, on lui a donné à manger et tout en poussant les haricots derrière ses dents avec son moignon gauche, son poignet droit dessinait des ronds sur la terre, des ronds concentriques et de différentes tailles, des cercles, quoi.

Puis on est repartis chercher les autres avec notre nouvel affamé. Il sautillait entre nous deux, il en avait une certaine habitude. C'est en marchant qu'on se rendit compte qu'il n'avait qu'une seule oreille. Tout en gambadant, le type s'est mis à chanter.
Yoohay Kio, Yoohay Tcho, tchanko Yoohay Kiooo ! "
Avec mon pote, on se demandait comment un type sans bouche pouvait chanter et causer ainsi le siamois. En l'observant plus attentivement, on a réalisé qu'il n'avait pas vraiment de tête non plus.
En fait, je ne me rappelle plus très bien ce qu'il lui restait qui pouvait ressembler à une anatomie humaine, mais on l'aimait bien parce qu'il avait l'air d'être bien avec nous, et ça nous suffisait.

Puis on a croisé un des mecs partis en ballade. Lui aussi, il était mutilé, mais bizarrement, ça ne nous effrayait pas outre mesure. On commençait à trouver ça presque normal. Le seul truc qui nous ait inquiété, c'est qu'il se mettait à causer comme notre premier Zébulon. Ca, c'était pas normal.
En avançant plus avant dans le pays qui nous intéressait davantage, on commençait à se sentir de moins en moins rassurés. On marchait avec nos deux mutants à côté et ça paraissait presque anodin. En plus, on était tellement occupés à les observer qu'on ne se parlait plus. On ne se regardait pas non plus.
A un moment, mon pote est tombé : normal, il avait perdu un genou dans une flaque de bleu. Alors en l'aidant à se relever, je réalisai qu'il me manquait une épaule, et ça commençait à m'emmerder.
Plus ça allait, plus on ressemblait à nos deux zèbres.
On se rapprochait les uns des autres sans trop savoir pourquoi, pas par peur ni par froid, mais simplement naturellement. A chaque fois que l'un de nous perdait un bout de haricot, un morceau de mouton, on se rapprochait. Les chairs se touchaient, et chacun offrait à l'autre ce qui lui manquait. On a bien vite compris que personne n'avait les mêmes manques, qu'on se complétait. Après la dernière feuille de gris, on avait la forme d'un seul corps. Un seul corps complet, cette fois-ci.

Le seul ennui, c'est que le premier mec avait des problèmes. Des problèmes de digestion, et ça me gênait de sentir mon ventre faire des gargouillis pendant que j'appréciais Mère Nature. Par contre, mon pote avait de bonnes jambes et ça me changeait des cannes de serin que j'avais l'habitude d'utiliser. En fait, je crois qu'on était plutôt contents chacun du change qu'on avait eu avec ces mutations. Je crois qu'avec ce quatre-en-un, on était bien mieux constitués. Je parlais trois langues, j'avais deux demi-cerveaux, et en plus je nous faisais bien marrer.

Le mieux dans tout ça, c'est qu'on était vraiment pas choqués d'avoir eu droit à ce traitement de faveur. Juste parfois, le troisième m'ennuyait un peu avec ses idées stupides, mais comme j'y pensais aussi, je me disais que ça venait peut-être de moi. Enfin, c'était dur à discerner.
Et voilà que ce con de siamois s'est mis à chanter. Là, je n'ai pas supporté, je me suis foutu une claque. Toujours lui, bordel de merde! Mais depuis, vous savez, j'ai appris à me modérer.
Alors si vous me voyez l'air absent, et les yeux qui bougent, ne vous inquiétez pas, c'est juste qu'on se concerte.
Ne me parlez pas de schizophrénie.

 

 


Polaroïds



Une call-girl avec un portable


C'est une femme qui vit avec son temps.
Elle a les moyens de sa séduction, et le bénéfice
du court terme. Celui qui paie cash l'emporte comme
un ruban à ses cheveux coupés courts parce que
c'est plus pratique. A sa ceinture, elle a accroché sa
chasteté vendue aux lignes téléphoniques qui l'abonnent
à une danse des réponses enregistrées.

-"Oui, d'accord. C'est pas le même prix.
Je ne suis pas libre. Payez d'abord."
C'est une femme qu'on emprunte avec parcimonie,
et qu'on laisse avec la bonne conscience des choses
bien faites. Un objet avec une âme. Un téléphone sans fil.
Elle ne raccroche jamais.

 

 

Un cadeau avec un fusil


C'est un avion quand il a vu une femme. Il a
compris tout de suite l'essentiel du quart d'heure à
venir. Ses yeux comme un gâteau qui ferait un peu
grossir, qu'on aimerait bien lécher mais sans les
calories, c'est un homme sans sucre.

Il vit avec son temps. Il a autant d'idées qu'une
paire de lunettes noires, mais c'est si agréable, le
soleil sans penser. Juste bronzer un peu de ce
côté-là, celui qui reste à l'ombre des espoirs fatigués
de ne plus y croire vraiment. Ses mots sont si
courants qu'ils laissent au fond du ventre une
électricité qui s'évapore sans mal.
Un authentique fast-food. Un fusil sans guerre.

 

 

Un œuf qui tombe à plat


C'est une coquille sans Jacques, un idéal moisi, c'est
un demi-soupir dans un opéra-bouffe. Il aime le
quaternaire et les mammouths glacés. Son cinéma
de minuit, c'est un Jurassic Park avec un pyjama
qui cherche ses moutons.

Il vit avec son temps. Il a lu tous les livres de son
vidéo-club, et sa télé le regarde comme un
adolescent. Perdu dans sa coquille, il a deux trois
idées. Une jaune, et l'autre blanche. Il hésite depuis
si longtemps qu'à travers sa maison, c'est les murs
qui rigolent. Un poussin dans une cave, c'est son
avenir qui dort, la télé allumée.
Une omelette en sursis. Protection maxxximum.

 

 

Une montre au congélateur


C'est une femme qui voudrait être. Dans son ventre,
elle a peur des années qui sont loin et son amabilité
est une farce dont vous êtes le héros. Elle vous
regarde avec les yeux d'un polonais devant une
bouteille de vodka, et vous fait croire que vous la
boirez à deux. Elle a comme bagage moral un
nécessaire à chaussures, un Rubik's Cube et une
jupe qu'elle enlève quand il faut. Elle a peur de
grandir pour finir comme un citron pressé, alors elle
imagine sa vie dans un congélateur. Autour de son
bateau, vous êtes un naufragé parce que dans son
idée, on ne nage jamais seul, ou alors la brasse
coulée. Elle vit avec son temps. Il lui tient
compagnie comme une montre bracelet.

 

 

Karaokeuse de diamants


C'est une fille qui connaît la musique. Il suffit de
mettre quelques francs, et elle vous interprète
l'intégrale du Top modèle Dalida louchant sur son
écran. Elle chante bien les chansons, et on croirait
presque que c'est elle qui les a écrites. Mais tout ce
qu'elle sait écrire, c'est son nom qu'elle a lu sur sa
gourmette plaquée chair. Elle a bien du talent à
singer ceux qu'elle voit s'agiter de l'autre côté de
son écran, coins carrés, extra-plat. Top moderne,
très très cher, c'est le luxe qui envahit les bouges.
La contamination ne passera pas par elle, son sang
est bleu acier. Et quand elle a fini, plus rien.
Juste une voix enrouée. Juke-box en permanente.

 

 

Adresse inconnue


Elle a quelques amis qu'elle voit régulièrement.
Le premier, c'est debout, le second c'est couché et
les autres sont assis sur ses hésitations.
Chacun croit qu'il saura être le premier un jour,
mais c'est un jeu pour elle de ne pas s'attacher.
Elle traîne à moitié nue dans son appartement en
attendant le facteur qui sonne chez la voisine. Un
pli recommandé, une enveloppe cachetée, une carte
postale de loin, elle vit dans un secret qui l'a bien
oubliée, et c'est au pied du lit qu'elle trouve son élément :
Dans une boite à chaussures, elle a mis toutes ses lettres
qu'elle a écrites pour lui, mais sans lui envoyer.
Elle fait bien mieux l'amour sur ses actes manqués.

 

 

Un hôtel vert clair


C'est un docteur qui ne guérit pas. Il occupe un
hôtel démodé et vert clair, et sa suite est peuplée
d'ordonnances qu'il écrit pour des gens qu'il
consulte. A chaque patient suffit sa peine. Il écrit
comme un docteur, et personne ne sait vraiment
les mots qu'il dit. Sur sa table, un sablier et dans
ses mains, une bague qu'il change de doigt comme
une hésitation. Il voit en un instant le remède
efficace pour soigner les malades qui défilent dans
sa tête. Mais le cordonnier est le plus mal chaussé,
et une fois guéris, ses voyageurs s'évadent de son
hôtel muet.
Ordonnances pour une table vide.

 

 

Chi-Fou-Mi


C'est un papier qui vole à la dérive.
Il n'y a rien de plus bête
qu'un papier sans bouteille
à l'amer se combine
le dérisoire des taches
qui n'en finissent pas
de s'étendre sur des lettres
humides comme une mémoire.
Et personne ne lit plus
le papier déchiré.
Sur une pierre, il retombe
et les hommes crachent dessus.
Mais l'encre se dépose
comme une pellicule
sur la silice humaine.
Et la pierre est marquée
mais personne n'a écrit.

 

 

Le collier


C'est une épreuve de force,
une photo impossible,
un instantané qu'il ne faut pas
développer maintenant.
Parce qu'on a peur des gens
qui regardent bien en face
l'objectif translucide
d'un appareil jetable.

Jetez à la poubelle
vos âmes imaginées,
Aimer vous imagine
comme une amie gênée,
commune âme, à chiner
à l'encre des doigts secs
devenus des colliers
pointus au fond d'une gorge.

Chassez le virtuel,
il revient au garrot.

 

---

 

 


Transcutanée


C'est une fille transcutanée.
Pas besoin de parler, de toucher ou de faire violence,
c'est à travers la peau qu'elle passe à chaque fois.

C'est sa présence qui traverse la chair
pour guérir en dedans comme une lotion
qui ne pique pas, qui ne tache pas.
On ne s'en rend pas compte tout de suite
on la croit transparente comme un voile,
mais au bout d'un moment
toutes les plaies ont disparu.

Et au matin, plus rien.
Un peu d'eau sur la peau
et c'est tout.

 

 


Entre les lignes


L'important
Dans un livre
Ce ne sont pas
Les mots écrits

On peut avoir
Le cœur fermé
Les yeux ouverts
A quoi ça sert

Ca sert à rien
C'est du chagrin
C'est du sel bleu
Sur l'horizon

L'important
Dans un livre
Ce sont les mots
Qu'on y lit

Entre

 

 


Parfois


Parfois elle me repousse,
Et parfois elle m'attire.

Elle est une longue robe qui habille mes soirées difficiles. Et cette météo qui change tout le temps, la météo est une idiote, elle ne comprend rien à la couleur du ciel.

Parfois elle est radieuse, et parfois elle m'attire, je voudrais être sa salive et toucher ses yeux avec ma langue. Lécher ses paupières qui sont toujours ouvertes trop grand.

Parfois elle est si seule, et parfois elle me repousse, je voudrais être ses chaussures pour la faire danser sur ce sol si dur. Être sa mer, et puis la faire dormir au bord d'un puits de certitudes.

Mais parfois elle est ici, et parfois je ne la vois pas.
J'entends sa voix qui tourne autour de moi comme un oiseau blessé. Je voudrais être docteur, toujours soigner ses ailes.

Parfois je me retourne, et elle est là. Elle ne dit rien, elle me regarde. Une tempérance si douce, un regard qui m'emprisonne comme un fantôme.

Parfois elle est nulle part, et je suis un vivant.
Je peux enfin marcher comme Hannibal au dessus d'un éléphant sur une montagne de sarcophages.
Parfois j'arrive à la tuer.

Et parfois elle m'attire
Parfois elle me repousse.

 

 


Les liens élidés


Deux amis parlent d'une femme.
Le premier, de celle qui l'a quitté.
Le second, de celle qu'il a quittée.

Ce ne sont pas les mêmes, mais ils en parlent
comme d'une seule femme, comme un seul homme.
Lui ne comprend pas pourquoi, et l'autre comment.
Elle ne sait pas quand, et elle ne sait pas si.

Pourtant, face à face chacun sait, et tout le monde
danse avec les yeux. C'est tellement banal que c'en
devient érotique, comme un pronom élidé.

Deux amis parlent d'une terre.
Le premier, de celle qui l'a abandonné.
Le second, de celle qu'il va aborder.

Ce ne sont pas les mêmes, mais ils en parlent
comme un seul homme.

Personne ne sait jamais.

Mais lorsque les mains se touchent, tout le monde
danse avec le feu. C'est tellement banal que c'en
devient héroïque, comme un pronom élidé.

Accrocher devant son nom une petite pierre,
une marque, une lettre à soi.
Aimer comme vouloir s'attacher
en tranchant toujours ses liens.

Comme un fait exprès.


...


Les femmes sont toutes une femme
et les hommes un témoin
assis devant leurs jambes comme
la barre d'un A, regard croisé.
Écarte, écarte-moi de ces envies.

Les hommes sont tous un homme
et les femmes un désir
debout devant leurs yeux comme
les jambes d'un A, flèches tendues.
Regarde, regarde moi de ces envies.

Aimer comme vouloir s'attacher
en tranchant toujours ses liens.
Comme un fait exprès.

 

 


Une fille comme toi et moi


(Half of what I say is meaningless)


Ce n'est pas une fille comme toi et moi, ce n'est pas ça, c'est une image qui gonfle chaque jour un peu plus et qui s'ouvre chaque nuit un peu plus grand, dedans j'y vois le kaléidoscope des nuits de marbre assis au bord de ses yeux verts.
Ce n'est pas une fille comme ça, je sais qu'elle n'est qu'un fil, qu'une trace, qu'un sillage laissé après que le bateau soit passé. Alors je regarde la télé sans image, la neige qui tombe sur mon écran ensevelit les images comme un mammouth que je découvrirais, venu de la préhistoire de mes envies. Ce n'est pas une fille comme toi et moi, c'est un cadeau qu'on n'ouvre pas parce que le ruban est un fil qui la lie elle à moi et je ne veux pas casser ça, changer le plomb en nord perdu à se demander où est-ce qu'on va penser à une fille comme ça, comme toi, comme moi, comme eux qui sont toujours bons avec moi mais qui sont des tueurs pour elle parce qu'ils ne comprennent que les choses qu'ils voient. Et ils ne la voient pas comme je la vois dans mes yeux verts, assise au bord de mes joues creuses qu'elle embrasse pas, si mes dix doigts tricotent des pulls de soie des tricots de mots pour habiller un peu son corps qui a toujours froid de cette neige qui tombe sur mon écran sur son image, la boue qui sèche sur son silence silence d'argile silence d'argile.

Half of what I say is meaningless¹.
Mais je ne le dis que pour toucher
l'image que j'ai de toi.

Il neige en Juillet.

 

 ---
¹ John Lennon

 

 


Caporal


Bleu des creux et un verre de rose, prends une aile avec ta main, dessine une mer de beurre qui fond à la lame de ton couteau, requin-marteau, reviens ma ronde, enfantillages accastillage petite galette avant quatre heures, il faudra bien que je te mange, devant l'église avant minuit tu viendras dans tes rêves de fille et moi mes chaussures de garçon, caporal blanc fée des bois verts, petit munster grande amanite, bleu des creux et un verre de vin rosé à la main.

 

 


Lettre à la Grande Dame
(Le magicien)


Il ne faudra pas que tu viennes
pas ce soir
parce que tu sais, je n'ai pas préparé le lit
je n'ai pas changé les rideaux
je n'ai pas encore ouvert l'écorce de mon arbre.

Je suis resté là
comme ça
debout
comme un enfant j'ai compté mes doigts
j'ai plié du papier j'ai changé l'heure et
sur le mur il est midi
l'école a sonné et tout le monde est sorti
tous les enfants
tout le monde m'a dit
que tu n'existais pas
que ce sont des histoires
pour les grands
que toutes ces années-là
toutes ces leçons de choses
ces matins au chocolat
tout ça
sans ça
eh ben
ce serait du cinéma
du pipi caca
du boudin blanc
du ratafia
c'est du pas vrai
t'existes pas
tu sauras pas
tous ces calots volés
tous ces oiseaux ces poissons-chat
ces magiciens qu'on est
les châteaux qu'on a faits
dans nos mains
toute la boue
sur nos genoux
ça se peut pas que tu sois là dans mes bras
et qu'on ait tous fait ça.

Alors tu sais
je te le dis comme ça pour toi
faudra pas que tu viennes
avec ton déguisement
faucher mes doigts
tes grands outils
et ton drap blanc
ton cinéma
pas ce soir
mes fleurs elles vivent sans toi
et même si tu viendras
demain
après demain
ou dans mille ans
c'est pas besoin
tu verras bien
abracadabra
tu repartiras
sans moi.

 

 


Trous de mémoire


En tournis dans ma tête j'ai trouvé un trou
pas vu pourtant j'avais regardé partout mépala
et en me promenéant la nuit dans mon lit je suis tombé dessus
je cherchais des esquimaux des lamas des iglous
et je trouve un jeu-trou.

J'ai mis l'œil dedans
j'ai vu l'enfant kiri dort
avec un collier de bloquenotes
des petits papiers des acabits des aquoibons
des grammairiens des fémoitous
qui sont percés par la ficelle
et qui font des trous à l'épelle

trous de mémoire pas vu l'i
trop de noir faut de l'o
de la lumière et des plume-doigts
consignés quatre-vingt centimes
en bouteille percée tout s'affuit
en tournant dans mon lait
trop d'oubli pas d'habit
pour sortir là du si

en tournant j'ai trouvé mon trou
dedans les lettres filent en douce
vers les mélèzes les aquavit
les inventions machiaméliques
les peutoux effarants
les harmattans les colibris
les apparats et les caciques
les marcheurs à la petite semelle
les manitous sempiternels
les jacquadi n'y pourront rien
parce que

c'est le mien.

 

 


L'ardois


C'est une ardoise qu'on a toujours
additions marquées à la craie
mais l'éponge est dans la main
de celui qui boira
à ta santé
à ton passé
ta vie
rayé
comme le
costume d'un
prisonnier de cett
ardoise dont on ne connai
plus la fin des mots tan
on les a souvent écri
et puis rayé
et pui
cri é f
a c

 

 


Vivante


- Elle est vivante ?
- Oui.
- Tu l'as vue ?
- Oui.
- Où ça ?
- Près de chez toi.
- Comment était-elle ?
- Comme toi, lassée d'attendre.
- Elle t'a regardé ?
- Oui.
- Qu'as-tu vu ?
- La couleur de ses yeux.
- Et puis ?
- C'est tout.
- Quelle est cette couleur ?
- Tu aurais oublié ?
- Non, mais dis-moi toi.
- Rouge pur.
- Tu crois qu'elle m'attend ?
- Elle sait que tu viendras.
- Comment sait-elle ?
- Ca se voit dans ses yeux.
- Je n'avais vu ça, moi.
- Il n'y a toujours eu que ça.
- Pas au début.
- Surtout au début.
- Non, au début, j'y voyais des...
- Je sais, tais-toi.
- Que dois-je faire?
- Prépare-toi.
- A quoi?
- Y aller ou partir. Choisis.
- Je ne suis pas prêt. Pas encore.
- Alors partons, où elle ne vit pas.
- Non, pas maintenant.
- Si tu restes, tu dois y aller.
- Je ne suis pas prêt.
- Alors prépare-toi.
- A quoi ?
- A mourir ou à vivre.

 

 


C'était demain


Le jour où je me suis assis sur la chaise bleue,
j'ai cru que les avions volaient en apnée dans la piscine.

Le jour où je me suis couché dans le lit jaune,
j'ai rêvé que les bananes étaient accrochées au fil à linge.

Le jour où j'ai mangé dans l'assiette verte,
j'ai chassé le crotale au lasso dans le maquis.

Et puis les couleurs se sont mélangées.

Je ne me rappelle plus très bien
je ne me rappelle plus très bien
mais je me souviens que c'était demain.


...


Dans une chaussure, j'ai déposé les courses que j'avais faites.
Petit à petit, j'ai rempli l'oreiller de crème de songe.
J'ai approvisionné mon compte en manque
j'ai donné cours à l'instant pressant.
Mais le passé me rattrape et

je ne me rappelle plus très bien
je ne me rappelle plus très bien
mais je me souviens que c'était demain.

C'était demain que je devais vivre, demain que la vie serait luxueuse, demain que les espoirs seraient repus par la réalité triomphante du désir de créer la vie qu'on a dedans, de sortir la terre qu'on a gardée au fond des bottes.
C'était demain que le soleil se lèverait
mais ce soir

Ce soir, la nuit explose mon souvenir
comme une tache d'encre tombe sur une photo jaunie.
Ce soir les esthètes dissèquent les pinces de crabe
au fond de leurs assiettes brillantes.
Ce soir je me tais
j'entends des millions de voix
qui crient mon silence.

 

 


Les souris


Quand je regarde le soleil
j'ai du soleil dans ma tête.

Quand j'écoute les oiseaux
j'ai des oiseaux dans ma tête.

Quand je respire la mer
j'ai des vagues dans ma tête.

Quand je caresse la fourrure
j'ai des crocs dans ma tête.

Quand je mange la fleur
j'ai des racines dans ma tête.

Quand je souris
j'ai des chats dans ma tête.

 

 


La bête


Venez la troupe, en rangs serrés. C'est lui qui s'est caché, c'est lui qui l'a tuée, on va l'attraper, on va l'avoir. Suivez-moi bien, marchez tout près, s'il se retourne c'est qu'il est fait, regardez bien autour de vous à terre en haut les branches sont grosses la terre est molle les chiens sont fous les blés sont hauts l'été est là ça va brûler on va cogner pour ce qu'il a fait.
Le voilà, lui il a fui tous ses amis, il a tué tous ses ennemis, on va lui faire manger la boue, plier l'échine, tordre le cou, il est fichu, au bout du chien le barillet, petit devant le canon chaud, allez vas-y tire bien, enfonce appuie fais-le, regarde sa tête mais pas ses yeux, attention ta main tremble un peu, regarde mieux, regarde-la regarde-toi.
La bête est là.
Appuie si tu la vois en toi.

 

 


Un jour


Un jour tu seras grand, un jour
tu seras riche un jour
on m'a souvent dit ça.

Un jour tu seras heureux, un jour
tu seras fort un jour
on m'a trop souvent dit ça.

Un jour tu n'auras rien, un jour
tu seras loin un jour
si on m'avait dit ça.

Un jour tu ne vivras ce jour, tu verras,
que pour le jour où on te redira
qu'un jour tu seras grand un jour
tu seras riche

et ce jour-là tu y croiras
juste un jour.

 

 


Fidélité


Mon amie, viens me voir.
Pourquoi ne viens-tu jamais me rendre visite?
Pourquoi vas-tu toujours chez les autres et jamais ici ?
Pourtant, moi je t'attends toujours chez moi, ou même ailleurs,
si seulement tu voulais juste un peu.

Mon amie, viens me voir.
J'ai lavé les rideaux et remis des draps propres,
j'ai jeté les vieux journaux et changé le décor,
mais je t'attends toujours, mon amie.

Tu me l'as promis, pourtant, tu me l'as dit,
pourquoi m'as-tu dit ça un jour?
J'aurais préféré ne pas savoir que tu viendrais un jour chez moi.
Je ne sais même plus ton nom, je ne sais plus qui tu es,
mais tu resteras mon amie
à la vie, à la mort mon amie.

Ma seule amie de toujours.

 

 


Vie


Ça arrive quand je rêve, seulement quand je rêve.
Ça a dû vous arriver aussi

Une histoire qui finit bien
un film qu'on aimerait vivre
une chanson qui chante vraiment
une femme qui danse.

Ça arrive quand je rêve, seulement quand je rêve.
Une image qui parle
un bateau qui coule
des yeux qui mouillent au large des acides
des rouges-gorges qui picorent dans la neige.

Si ça vous arrive aussi, dites-le.
Si ça vous arrive aussi, dites-le moi.

 

 


En rentrant


Je suis parti avec l'argent des commissions, je rentrerai pas à la maison.
J'ai quarante trois francs vingt cinq centimes et deux trois tickets restaurant. Je pourrai enfin vivre ma vraie vie, celle que j'ai rêvée bien souvent, laisser la télé allumée pendant toute la nuit si ça me chante. Rester au bar jusqu'à plus soif, et pas toujours payer comptant, regarder derrière le comptoir les jambes de la patronne en douce, et puis jamais penser à l'heure.
Et puis toujours avoir le temps.

Mais j'vois qu'il est déjà dix heures, faut pas que j'oublie la poubelle
en rentrant.

 

 


Comme à la télévision


Sur une grande table, on dispose de larges assiettes, des couverts d'argent et des verres de cristal, des pâtés très fins et des salades mariées, du pain croustillant et des condiments macérés, de la viande cuisinée dans des fours énormes, des légumes finement mijotés par des sauces impeccables, des fruits et des fromages de tous les pays, du vin rouge et blanc et des alcools puissants.

Puis quelqu'un tire la nappe, et tout se retrouve par terre en vrac.
Ce sont les chiens qui se régalent.

 

 


Prévention


Derrière les journaux il y a le monde
et devant le monde il y a l'écran
et les crans sont de plus en plus petits.

Attention ça va tomber.

En tout petit dans les journaux il y a
les vies qui défilent en pointillé
des fils tendus, prêts à craquer.

Attention ça va tomber.

Derrière les fourgons il y a des fous
et devant les fous des avions
qu'ils prennent en marche, toujours monter.

Attention ça va tomber.

 

 


La vie heureuse ment


Ce matin je suis sorti acheter le journal, il pleuvait
heureusement, j'avais mon parapluie.

J'ouvre le journal, page dix-sept, quarante morts dans la page
heureusement j'avais mes lunettes.

Le téléphone sonne, publicité, voyages de luxe
heureusement j'avais mon répondeur.

J'arrive au boulot, sur mon bureau une lettre, je suis viré
heureusement, j'ai les Assedic.

Avec, j'achète une corde, je pends mes gosses, ma femme et moi
heureusement, j'ai ma photo page dix-huit.

 

 


Recyclé


L'illusion est dans les esprits
dans la grande communication
entre les gens qui se lèvent ici
et ceux qui se couchent là-bas.

Les journaux écrivent tout
mais on n'y apprend rien
parce que l'essentiel de l'information
est toujours informelle.

On apprend qu'elle est morte
mais pour qui vivait-elle ?
On y lit qu'elle existe
qui ne le savait pas ?

On s'imagine que la réalité est à portée de la main,
mais la seule chose de vraie est l'encre du journal,
laissant au bout des doigts une petite tache noire.

Alors on se lave de ces nouvelles gratuites,
comme si le savon était fait pour effacer
l'empreinte digitale de la vie.
L'encre va se vider au fond du lavabo,
rejoindre les eaux sales des grandes villes.

Dans cette ville moderne
tout est recyclé.
Comme un fait exprès.

 

 


Le monocle


Il est de taille moyenne, brun, les cheveux bien rangés au dessus de deux yeux sombres qui se déposent timidement sur votre visage comme une pensée. Il marche à pas mesurés vers un proche avenir qu'il anticipe méthodiquement pour s'empêcher d'avoir peur.

Il a très souvent ce costume vert bouteille à col étroit qu'il choisit toujours un peu ample, pour paraître un homme actif et mal à l'aise dans le statique. Mais même en mouvement, il semble toujours être immobile, figé par le temps qui ne l'atteint pas. On le sent proche, mais il est loin. Il arpente le sol et chacun de ses pas est un repère mesuré par des chiffres qu'il aligne en nombre ordonné.

De sa poche droite, une petite chaînette argentée dépasse pour paraître moins hermétique, mais ce qu'il offre au regard est quand même une chaîne, fine. Au bout de cette chaînette, il y a un monocle qu'il chausse lorsque son attention se concentre sur vous. Mais ce n'est pas vous qu'il regarde, c'est l'intérêt que vous lui portez. A travers ce monocle, il entre dans la vie des autres, il regarde l'univers qu'il mesure, et mise un œil sur votre couleur. L'autre reste à l'intérieur de lui.

Il compare.

Dans son crâne, il a la mémoire de tous ceux qu'il a épinglés, tous les papillons qui tapissent son ciel intérieur comme des clichés de spécimens, tous les trophées empaillés, tous les tapis persans, tous les vieux bois nervurés qui composent sa carcasse résonnante, et il capture en une minute la petite attention que vous avez offerte à sa petite personne dans son petit monde.
Son musée personnel.


Mais aucun visiteur
comme un fait exprès.

 

 


Fait exprès


Le train s'enroule autour de mon cou
et les rails se croisent dans ma gorge
le bruit déchire mes yeux
les portes s'ouvrent
et les voyageurs descendent dans ma tête

Aucun n'a de billet
comme un fait exprès.

 

 


La grande mort


Dans mon sexe, tout au fond de moi, je crois que tu as mis un piment. Un saule pleureur dans un filet à provisions, et c'est mon supermarché ambulant qui étale ses rayons de sel et d'huile. Un petit magasinier qui met sa blouse pour siffler en travaillant mon étalage de sentiments superficiels.

Je n'aime rien moins que tes mains froides dans mon dos courbe et tortueux, la torture est celle que je me suis choisie, ma prison-mère, c'est toi. Je ne suis qu'une succursale, visite, visite encore mon entrepôt. Ton sexe est un appel sur ma ligne téléphonique, sonne moi quand tu as faim.

Moi, j'ai toujours soif et toi tu bois ma mer trop salée, et plus tu bois, plus tu as soif. Je ne te rafraîchirai jamais assez parce que tu pourrais t'en aller, rassasié.

Alors je t'abonne avec ma carte fidélité, c'est le seul mot que je vends parce que c'est le plus stupide. Ta fidélité ne s'achète qu'au jour le jour, et ma joie la nuit.

Dans mon filet à provisions, je mange avant d'arriver à la caisse. Ca fait toujours un tour gratuit, une joie sans prix. Dans mon supermarché, toi viens la nuit dans mes rayons superficiels, toi viens ma lune, donne moi encore envie.

Ton sexe étroit dans mon oreille, mon sexe et toi c'est une abeille qui pique en déchirant toujours son abdomen. Tordue a vie, j'ai des scrupules à déshabiller mes envies sous l'abdomen rayé des couleurs chics qu'on montre toujours en soirée.

Ma robe de soirée déchirée, on voit bien que tu m'as piquée avec ton corps épileptique, insecticide apprivoisé. En robe de soirée déchirée noire et jaune, je veux marier ton abdomen à mon armée de citrons pressés.

C'est trop pressé, ces envies-là. C'est sans vie qu'on va nous trouver, en grande mort apprivoisée.

 

 


Assis


Assis sur mon sommeil
j'attends le réveil en vain
mais mon lit s'enfonce dans le sol.
La pendule indique l'heure
qu'il était lorsque
je me suis endormi.
Mon rêve est terminé
mais mon sommeil commence

les yeux grand ouverts
comme un fait exprès

 

 


Debout


Debout sur ma folie
je regarde dehors
les oiseaux s'envoler
vers un fusil prochain.

Les plumes et le goudron
sont pour les as de pique
à travers le carreau
la faille me réveille.

L'avion supersonique
pulvérise la vitre
et les éclats de verre
fourmillent dans mes yeux
un kaléidoscope.

Une plume devant
et je deviens oiseau

mais la chasse est ouverte.
Comme un fait exprès

 

 


Dix


Dix visages autour de lui
Il n'en regarde qu'un

Dix couleurs sur la toile
Il n'en comprend qu'une

Dix sentiments confus
Il n'en distingue qu'un

Dix portes devant lui
Il n'en ouvrira qu'une

Dix lettres dans sa boite
Il en jettera neuf

Celle qu'il ouvrira
C'est lui qui l'a écrite

Comme un fait exprès.

 

 


L'illusion


Le paradis, c'est un verre qu'on va boire
L'enfer, c'est la bouteille qu'on a bue.

Le paradis, c'est une histoire qui commence
L'enfer, c'est une histoire qui ne s'arrête pas.

Le paradis, c'est hier qui dort
L'enfer, c'est demain qui meurt.

L'enfer, c'est le paradis éternel.

Le paradis, c'est croire qu'on peut comprendre l'enfer.
L'enfer, c'est comprendre qu'on croit au paradis.

Mon illusion, c'est de croire que je peux
comprendre quelque chose à ça.

Croire ou comprendre, faut-il choisir?

 

 


Rivière


Aux sommets des montagnes
il y a des rivières invisibles
qui coulent entre les cimes
les reliant une à une comme des liens
croisés au dessus du ciel.

Aux sommets des montagnes
le paradis est un mystère
le regard une énigme
la corde a sauté
la marelle.

Au sommet des montagnes
le ciel a mal
le corps a bien
et l'eau jaillit
de toutes ces invisibles
rivières.

 

 


Matinale enfantine


Écrasé par le fait de la promiscuité,
mon esprit bleuissant s'affinait en fumée
cependant que mes pieds vertement piétinés
s'étiolaient en calice. Ah! Mes souliers brodés!

Le regard égaré sous l'étroit précipice
immiscé entre les boyaux et la motrice,
je croisai décroisées les jambes de l'actrice
de mon apesanteur. C'était la conductrice

de la locomotive. Ses chevaux-vapeur
lui hurlaient des suppliques à trente-cinq à l'heure
qu'elle feignait d'ignorer, debout sur le moteur
les genoux en cadence et les mains en sueur.

Devant ce tableau noir, je pensais aux faïences
d'orient, mulâtresses et correspondances
où de vivants piliers alignés sous la stance
m'invitaient au voyage vers des voûtes immenses.

Me voilà retourné, j'avais pour tout bagage
un billet minuscule en guise de péage
un grand plan de métro étiré en trois pages
et dos au petit train, j'oubliai tout. Mon âge?

J'avais eu mes cinq ans et je ne disais rien
de cette énorme ville et ses petits chemins
qui sentent le plastique. L'odeur du matin
est toute intérieure dans ses souterrains.

 

 


Les rimes en L


Le songe du sexe est sans appel
L'éponge du cœur est sans pareille
Elle trame sa toile sur les querelles
Des rimes en L
Des rimes en L

Le rêve du sexe est sans éveil
Il parle aux justes, aux infidèles
Il passe et déraille pêle-mêle
Des rimes en L
Des rimes en L

Le train s'enfuit, la gare sommeille
Le soleil brille, la mer est belle
Le fruit est mûr, jardin d'Éden
Les rimes en L
Des ribambelles

De L, de N, de lettres et d'ailes
Pour voler plus haut que les frêles
Rimes en L
Des rimes en L

 

 


Le syndrome de l'autruche


Ca y est. Je crois que ça y est.
La porte est fermée, les téléphone est occupé.
Personne ne m'attend, tout est terminé.
Je suis derrière mon écran.
Ici, rien ne peut m'arriver.
J'ai mon pseudo protégé, mon accès assuré.
J'ai pensé à tout. Toujours. Tout.
D'ailleurs, tout peut arriver, je suis parfaitement sûr.
J'ai la touche rapide, le clavier tiré, la lumière adaptée,
mes messages arrivent, je réponds. Chaque réponse est prévue.
J'existe. J'ai le courage de penser.
D'ailleurs, j'ai des opinions; de hautes opinions, des idées, même ; des idéaux.
Je sais, il ne suffit que d'un bug, une faille, une égratignure,
c'est le risque, cette vie est dangereuse, mais je n'ai pas peur...
A l'écran, je vois tout, je sais tout, je sens tout, je suis...

Coupure demandée par le centre serveur.

 

 


Qui êtes-vous ?


J'ai toujours peur d'être grossier en exposant à la lumière des gens ce que je suis ;
Mais j'ai encore plus peur d'être lâche en masquant mon regard avec des lunettes noires.
Le pire, ce serait qu'on me voie à la lumière pendant que je me cache.
Le mieux, ce serait que je me montre devant des gens qui se cachent derrière des lunettes noires.

Le mieux, ce serait l'écran
mais j'ai peur du noir.

J'ai toujours peur d'être voleur en regardant qui sont les gens.
Mais j'ai encore plus peur d'être lâche en n'osant pas les aimer.
Le pire, ce serait de les voler sans les aimer.
Le mieux, ce serait de les aimer sans les violer.

Le mieux, ce serait l'écran
mais j'ai peur du noir.

 

 


Rends le moi


Regarde, viens. Approche-toi.
Regarde ce que j'ai dans la main. Là.
Oui. Tu vois ? Ca bouge, tu le sens ?
N'aie pas peur, tu peux le toucher.
Tu vois, ça c'est moi.
Doucement. Hein? Mais qu'est-ce que tu fais ?
Non. Non..! Non!
C'est pas à toi. Non. T'en vas pas.
Reste. Où vas-tu ? Rends-le moi.

Rends le moi.

 

 


Même si je


Mes parents ne m'aimaient pas.
Tout au bout du quai, je les voyais rapetisser
à vue d'œil et je me sentais bien.

Même si le train était trop plein, je me sentais
loin de moi cette dette impayable, et devant moi
les espaces.

Même si ce sont eux qui m'ont mis ce jour
dans un train qui va je ne sais où
je suis où ils ne sont pas.

Même si je n'ai plus de morale
et plus de religion
je n'ai pas celle qu'ils ont.

Même si cette étoile rose qu'on m'a cousue
au cœur insulte leur vie en rose et bleu
je me sens bien dans ce train noir.

 

 


Loin d'ici


Viens me chercher demain, je t'attendrai ici,
emmène-moi quelque part où la vie te ressemble,
même si la vie n'a plus le goût d'avoir l'envie,
emmène-moi demain, emmène-moi d'ici.

Emmène-moi avec toi, rien n'est jamais fini
parce qu'on n'oublie jamais, on n'oublie pas ce cri
qui donne encore au corps la force d'être en vie,
la force d'être ici, le cœur à être en briques
qui une à une se cassent, mais qui se reconstruisent
pour faire un escalier qui descendrait au cœur
de ta vie.

Emmène-moi loin d'ici je t'attendrai demain
je te montrerai l'envie le goût le sel le cri,
le bois qui brûle encore, l'odeur du paradis.

Emmène-moi loin d'ici.

 

 


L'endroit


Je sais qu'il existe quelque part, on me l'a dit et je l'ai lu dans des livres très anciens, tout le monde en parle. Je sais qu'il existe un endroit d'où l'on peut voir.

Peut-être qu'on ne voit pas tout, peut-être qu'il y a de la brume, peut-être que c'est très loin, après Tout. Mais avec tout ce qu'on a, on pourra prendre des jumelles, des avions, des formules, des animaux.

Peut-être qu'il est fermé, peut-être qu'il est enfermé dans des murailles plus hautes que tous les livres, enterré dans des fosses plus basses que toutes les erreurs qu'on fait en le cherchant.

Mais je sais qu'il existe, cet endroit, et là-bas,
quelqu'un m'attend et pense que cet endroit existe aussi.

 

 


Le doute


C'est un oiseau qui ne s'envole jamais.

Cette terre qu'il a apprivoisée lui a brûlé les plumes, et il marche le long de sa vision horizontale. Il ouvre ses ailes face au danger, mais ce ne sont que les baleines d'un parapluie sans toile. D'un oiseau, il est devenu un épouvantail, et son espèce le fuit comme une menace.

C'est un poisson qui ne dort jamais.
Le bruit assourdissant de ses écailles lui rappelle une armure en acier vibrant à chaque courant.
C'est un tableau qu'on n'accroche jamais, une muraille qu'on ne franchit jamais, un soleil qui ne brille jamais.

Le doute.

Au dernier moment, le doute est le présent qu'on fait à l'avenir qui gronde, comme une jeune vierge sacrifiée au volcan éteint.

 

 


Sous les néons


J'attends toujours qu'il n'y ait plus personne au bar pour boire mon dernier verre dans l'épaisse fumée qui reste, l'odeur des sueurs mêlées qui forment malgré elles un semblant d'harmonie, le zinc sale et terne qui prend enfin vie et qui ressemble à la couleur de mon corps, qui caméléonne ses impressions à la chaleur des percolateurs refroidissant leur venin noiraud, que la porte est entre ouverte et fermée, et que la présence d'une paire d'yeux en plus n'inquiète que celui qui partira sans payer.

J'attends toujours qu'il n'y ait plus personne pour me déshabiller. Et quand il n'y a plus personne ici, les mots résonnent plus longtemps dans l'ambiance inutile d'un bar qui n'accueille que ceux qui ne sont pas invités, et ces mots traversent tout le monde comme le regard d'un animal à travers un soupirail.

Je n'aime plus la vitesse. Je n'aime plus l'adrénaline. Je suis amoureux des plates coutures et de l'inversion des couleurs, des photos en négatif où on voit toujours plus que ce qu'il y a dedans. Je suis amoureux du vide parce que c'est l'endroit idéal pour construire exactement ce qu'on aurait envie d'y voir un jour. Je suis amoureux d'une femme si belle qu'elle offrirait sa plus pure émotion par son silence.

Ceux qui aiment la nuit comprennent qu'elle n'est juste que l'absence du jour. Qu'on ne l'aime pas pour ce qu'elle est mais pour ce qu'elle n'est pas, et c'est bien là le seul intérêt des choses.

"Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais ce que je ne veux pas", le réaliste le plus plat comme l'idéaliste le plus pointu se rejoignent exactement à ce point précis. Savoir, ce serait prétentieux, inutile et qui sait. Mais l'absence, c'est l'imagination qui invente la réalité parfaite. Ceux qui aiment la nuit n'aiment pas la certitude d'un soleil de midi, parce qu'il n'est jamais midi pour tout le monde à la fois.

 

 


Silence d'argile





Les grains


C'est le silence d'argile.

Les paupières souplement
forment les ombres faciles
de ce souvenir dans mon sein.

La mer mouille mon sexe
ma langue est un poisson.
Viens voir le sable blond
remplir le cœur de l'assassin.

Tous les grains sont glacés
Comme un fait exprès.


 

 

Le vase


C'est le silence d'argile

doucement comme une croûte
qui durcit cette absence
de tout et de plaisir.

Le silence peu à peu
humide et pénétrant
se sèche et se craquelle
un vase autour de moi.

Sec comme une équerre
il résonne comme une cloche
mais le son est muet.
Comme un fait exprès.


 

 

Le linge


C'est le silence d'argile

Le goût à tes couleurs
est resté dans la bouche
et toutes les nourritures
retournent à la cuisine.

Le sel est un esprit
qui rougit le sabot
du fer à repasser
qui aplatit l'enfer.

Et le linge est pendu
comme un fait exprès.


 

 

L'aube


C'est le silence d'argile

La machine à laver
est restée entrouverte
à chaque tour son eau
brûle un peu ma chemise.

Un roulement de tambour
cogne dans mon oreille
raide comme une sentence
l'aube vient me chercher.

A chaque jour sa grâce
comme un fait exprès


 

 

Les couleurs


C'est le silence d'argile

L'aspirateur suçote
les couleurs du plancher
mais la poussière retombe
comme un fait exprès.


 

 

Prométhée


C'est le silence d'argile

Corbeau mange la pitance
promise à Prométhée
mais la foi lui repousse.
Comme un fait exprès.


 

 

L'explication


C'est le silence d'argile.

L'explication des mots
n'a plus aucun espoir
d'échapper au supplice

les lettres se confondent
en un seul fil
qui pend à la chemise
du décapité.

Qui de la lame ou
du cou a raison?
Aucun n'a la parole
comme un fait exprès.

 

 

La sentinelle


C'est le silence d'argile

Plus aucun mot ne vient
s'inscrire en haut des toiles
tendues face au grand vent
qui ne souffle pas ici

et le mat, cette sentinelle
droite comme une idée
souple comme une lèvre
n'a plus aucun mot au bout
des mots.

Peut-être que le silence
ou le noir, ou l'espace
est plus grand que les mots
qu'on n'écrit plus ici?


 

 

La porte


C'est le silence d'argile

Le cœur est une prison
d'où on ne s'évade pas
mais la porte est ouverte
comme un fait exprès.


 

 

Au premier jour


Le seul cadeau qu'on m'ait fait
est celui de pouvoir regarder
les choses telles qu'elles sont
en soi.

Le seul cadeau que je puisse faire
est de réussir à montrer
les choses telles qu'elles existent
en moi.

Le monde est beau, il faut le boire
comme un verre d'essence qu'on allume.
Nous sommes tous des
cracheurs de feu.

Le monde est faux, il faut le voir
donner une vérité qu'il n'a pas
en échange d'un regard
qui le fait vivre un peu
en soi.

De fausse monnaie en argent fictif
l'échange est inégal mais on arrive à découvert
nu comme au premier jour.


 

 

L'arbre et le fruit


Il faudrait passer sa vie à construire un endroit.
L'endroit. L'endroit pour mourir.

Ce serait un long travail sans peine, une fin en soi.
Un endroit où toute sa vie soit représentée comme
une peinture colorée de tous ces sentiments qu'on
n'exprime qu'à moitié.

Un endroit qui dorme sous la chaleur des rêves
une ferme sans animaux que ses bêtes enfouies
dans l'imagination des enfants adultères, qui
tromperaient leur envie de ne jamais grandir en
argent sans valeur.

Un endroit où mourir serait un arbre,
et vivre juste un fruit.

Un endroit si petit qu'il existerait à peine, on ne
pourrait le voir que dans la nuit, comme la lumière
d'une cigarette qu'on fumerait par envie.

Un endroit si petit qu'on n'y entrerait vraiment que
si on oublie sa vie, une étoile sans lumière.

Il faudrait passer sa vie à construire un endroit
où tout serait permis, et où la mort aurait le droit
d'être ici. Un endroit en couleurs, noir et blanc
interdits.

Un endroit où la mort pourrait être une amie.

Peut-être que vous pensez que je suis idéaliste, naïf ou
ignorant. La violence
éphémère de la mort,
le sang qui coule dans les oreilles
fait plus de bruit que le silence radieux.

Mais de la préhistoire, il ne reste que
le silence d'argile
le fossile dans la pierre
et la marque de la vie.
La mort est son amie.

 

 

Les monolithes


L'écho du grand monde est partout
dans la poussière
rien qui ne soit insensible
n'existe ici.

Seule la beauté est à sa place
le reste n'existe
que pour pouvoir pardonner
la laideur d'une illusion.

La réflexion est un artifice
face à elle
l'esprit ne sert jamais
qu'à contempler ces
monolithes impuissants.

Isolés au dessus du champ
ils planent comme de grands oiseaux.


 

 

Le champ


Viens avec moi
nu comme au premier jour
impuissant et splendide
isolé au dessus du champ

être monolithes vivants
planer comme de grands oiseaux
et un jour se poser
sans bruit dans le

silence d'argile

 

---

 


Deux


Mon cœur a deux sourires
un pour les amis
l'autre pour les amis.
Entre les deux
mon cœur balance
comme ça
personne ne s'ennuie.

 

 


Formule chimique


Le corps s'étire en éprouvette
comme une formule alambiquée
et la chimie des sentiments
réagit. Un catalyseur
présente ses atomes inertes
à ces mélanges endormis.

Mais l'explosion n'est pas physique
comme un fait exprès.

 

 


Jamais là quand il pleut


Toujours ailleurs, d'autres climats, d'autres chaleurs, toujours pas là. Elle n'est jamais là quand il pleut, et je suis toujours trempé des pieds à la tête.

Un vieux me demande en passant le chemin de la gare, je lui dis l'heure qu'il est. Et elle n'est jamais là. Si je pouvais faire beau, elle viendrait un peu, entre deux averses elle sécherait d'une pensée la carcasse ennuyeuse des vieux mots. Mais j'attends toujours sous la pluie. Je sais qu'elle ne vient pas, mais on n'a pas envie d'attendre le soleil. Elle n'est jamais là quand il pleut.

Debout, j'ai mon chapeau qui tombe un peu aux bords. Je l'avais acheté pour faire homme, sérieux et occupé, mais avec toute l'eau qui coule, il ressemble à une roue dentée, qui enchaîne les fils de pluie, qui compte les plic les ploc les flaques de boue.

Je ne m'assiérai pas, un homme qui attend ne s'assoit pas, sinon il flâne. Ou il se résigne. Rester debout, c'est savoir qu'on viendra. C'est limiter l'attente, alors qu'assis, n'importe qui est invité. Je n'invite pas n'importe qui. Ou alors montrez-moi que vous n'êtes pas n'importe qui. Moi j'attends sous la pluie, mais je sais qu'elle ne vient pas.
Jamais quand il pleut.

Le rendez-vous était donné un jour où il ferait beau. Mais j'avais trop peur du soleil, trop peur de la lumière. Je ne voulais pas qu'on voit mes larmes comme une insulte à son bonheur. Alors j'attends dessous la pluie. Les gouttes d'eau qui coulent sur mes joues ne sont pas les miennes, un homme ça ne pleure pas au soleil, mais sous la pluie, on n'a pas peur d'être soi-même. On n'a pas peur d'attendre, le visage trempé et les pieds dans la boue. Parce que c'est l'eau du ciel.

Mais celle qui coule quand il fait beau
d'ou vient-elle ?

 

 


Les habits d'Olivia


Obscène obsolète, elle obéit aux objets du culte.
Une aubaine, les obédiences versent leur obole
dans le lobe de son oreille. Mais l'aube arrachant
son aubade, elle se retrouve abolie de tout, et elle
boude. Pas de bol, le bed-in est un bide.

On ne badine pas avec Bob.


Angola ou Bolivie
Où mes-tu tes habits
Olivia ?

 

 


Périph


Au fond du lit j'ai des écrans
contre la pollution sonore.
J'ai des autoroutes qui traversent
mes draps salis par le cambouis
des nuits où on n'a plus en tête
l'image du flash
excès de vitesse.

Il n'y a pas de feu rouge, pas de limitation, de péage, pas d'assurance, il n'y a pas de loi, les bandes sont blanches et les draps roses ou bleus, qu'importe c'est la nuit, il n'y a pas de lumière sur le périph de mon lit il n'y a pas de radar pour voir qui me fait envie pas de flic tout est permis de toutes façons on tourne en rond on roule au couple on tigre les moteurs fébriles on huile les corps on respire les vapeurs on gonfle les chambres on force la couleur pour envahir les stations service stations service station service servi

 

 


Nos oiseaux


Tous ces oiseaux morts pour presque rien n'existent que dans ma tête.
Mais au matin, ce sont leurs petits os qui craquent sous mes pieds nus.
Même si je sais que c'est juste une idée, parfois juste un orteil suffit à casser
un bout d'aile, un bec orange.
Sous la douche qui chasse les dernières plumes de rêve,
le son des gouttes ressemble tellement à cette volière piaillante.

La jungle est dans l'eau, je repose le serpent sur sa pomme,
et je sors trempé, les idées sèches comme un os,
piqué avec mon bec et troué comme ma nuit.
Nos oiseaux sont tous vivants.

Vivant comme une bête et dormant comme un ange
a-t-on le droit d'aimer ?

Couché comme un rêve et debout comme un chien
a-t-on le droit d'aimer ?

A-t-on le droit d'aimer quand on invente une vie
qui n'existera pas ?

 

 


Le fil à la patte


L'histoire ne s'arrête jamais elle continue sans perdre le fil, comme un chandail qu'on a fini et qu'au bout du dernier bout de fil, on y plante encore une aiguille, et on recommence autre chose, une chaussette, un bas, on reprend petit à petit tout le fil qu'on avait emmêlé harmonieusement pour pas trembler devant l'hiver qui est toujours froid. On finit par tout déconstruire parce que tout au bout du rouleau, on comprend qu'on n'a toujours qu'un seul bout de fil.

 

 


Le secret


Le cœur du monde est un couteau
qu'on porte au fond de l'estomac,
comme si quelqu'un l'avait laissé
avec le cordon découpé.
Et en marchant, il tourne au fond.
Et en dormant, il tourne au fond.

Le ventre plein, on arrive à l'oublier
une heure ou deux, mais quand on a faim
il se plante au fond sans faire de bruit
comme un secret brûlant qu'on a confié
et qu'à la fin, on finit par saisir
au fond de la main.

 

 


Les mots qu'on ne dit plus


Avarie du moteur
amarré dans la terre
otarie dans la mer
aime et rit
Égée
Amérique
Arménie sans amie
Arabie sans brebis
araignée sans abri
Marée sans i
Magie sans r
Mûrie sans a
mour et sans cri
d'ami
amie
je t'

 

 


Trop faible


Ils disent que je n'y arriverai pas
et je crois qu'ils ont raison
on est toujours trop faible
trop faible.
Tout ça n'a pas d'importance.

Je ne veux pas mourir dans mon lit
si tu es plus fort que moi
tue-moi
je me donne
rends moi
libre.

 

 


Moby Dick


Je n'ai rien demandé à personne
je ne veux pas parler aux gens d'ici
juste écrire
donner de l'eau aux moulins inutiles
Don Quichotte ou Capitaine Achab
la baleine blanche
Moby Dick
où es-tu ?
Je te cherche toujours
j'ai fait toutes les mers
peut-être que tu existes
comme il dit
anywhere out of the world
je te cherche toujours

 

 


Même thème


Prends moi
donne toi
fais moi
trouve toi
suis moi
sois toi
bois moi
bats toi
baise moi
laisse toi
peine moi
mène toi
haine moi
traîne toi
traque moi
trahis toi
travaille moi
traverse nous.

Encore

 

 


Crash


Strupitte avorade est zomneil !!!!!
Samplomi jpecteur etait, sarrz deirj fj
pout gftehd nvjjn...
Rachotaq nerbib ploizson glauche,, sampo
ragarda marouir est a ce momun lo cri dur

Refeuille prutalle -zur soola soolu cobbe
revail vorcè dan lo. A c emoment ilz est
nassé une sauce exbizar, les roses étaient
moins bloues. Jaque mot defenait de lus
en plus glair au vur et à mesure qu'il
parlait, c’était la seule personne que je
comprenais. Gant il a réalisé que je
n'écoutais que lui, il s'est arrêté et m'a
pris la main, puis il a prononcé mon nom
et moi alors doux zerr frinte de blu frein
dermin gabri jabai dromi tdu foli
soola soolu.

Maiy che jerjais hon hegard din doux
cieux dix hotes, combri un joue qu'il
n'existait gué tant ma tette. Que ne lemo
n'insistaient pluie. Osé posé les maux
coutte à goutte gomme des frères
des heures photo classe léchirée
billes norceaux karelle.

Lassé ma fille de jien à enfanter des wo pluie
chauds pour posser des nouleurs mésangées
à chasse fois noir dedans et symblées
en deux parcies émines è semblanes exbloz.
Mais jamais pluie j'ai entendu sa soie
lèvrer mon nom clair. Chaque sourd que
deux fées écorce ses mots pour odorer
cette trop fuissante neauté.

Lui beau et mohair sourde

Ô mal o mal

Orgeat d'en haut, doute en haut je ne
suis alancée, sauté tout en pas très très
haut. En naissandant, j'ai froissé son
regard. Froid mais mouvant, dur et bleu
comme un été saillant il m'a parlé
une seconde fois, et une seconde fois j'ai
compris tous les mots autour de moi, les
animaux sauvages, les lèvres taillées, la
peau écorcée, la terre douce, l'harmonie
harmonie harmonie des sons des sens
des odeurs mais je tombais toujours et lui
il regardait ma chute, immobile.

J'aurais voulu que ça ne s'arrête jamais, que
ça continue pour toujours. Mais arrivée
presque en bas, quand j'ai vu le sol
sur mes seins j'ai compris que
les seuls mots que j'aie pu
comprendre un jour
furent les siens.

Crash

 

 


En fusion


A la vitesse de la lumière, la chambre se vide
de son obscurité, et les volets sont ouverts.
L'espace s'ouvre sur le champ magnifique.

La gravité s'évapore.
Mon toit est une fusée, je vous enverrai
des cartes spatiales.

Je vous embrasse du fond du réacteur.
en fusion

comme une fusée
express.

 

 


Le repos d'une guerrière


Tous sont conviés, mais tous doivent boire et rire, chanter et danser, pour être encore ivres le jour d'après, et recommencer encore le lendemain et le lendemain, et celui d'après aussi, et qu'à chaque fois la fête soit plus riche encore, pour qu'enfin tous dorment évanouis de plaisir sur le satin de mes draps et sur mes seins gonflés du bonheur d'être enfin celle qui les aura tous eus pour la dernière fois.

Après je partirai peut-être.

 

 


Idéal


Les hommes sont des moignons tendus vers un ciel blanc,
et qui crient leur rage de ne pouvoir toucher du doigt
le cœur de Dieu.

Les hommes sont des eunuques qui dorment au fond du précipice, hantés par la mémoire des femmes
qu'ils ont cru embrasser.

Les hommes sont des chiens qui rêvent,
et leur dieu est une laisse détachée.

 

 


Lucidité


La lucidité est une drogue qui masque aussi bien qu'une autre la nature des choses. C'est la drogue des plus paresseux comme des plus prétentieux. à force d'y voir clair, on imagine que cela dispense d'agir, parce que l'action trouble cette vision comme un plongeon l'eau du lac.

Mais à la fin, on sait bien que sous l'eau
personne n'y voit jamais très bien.

 

 


Combat


Silence est un cri
qu'on n'adresse qu'à soi
mais le bruit est assourdissant
parce qu'on y entend tout
ce qu'on ne sait pas dire
aux autres.

C'est l'éclaireur de la folie
et l'artilleur de la mort
qui parle
à tue-tête.

 

 


Distance


Le monde est bleu, il faut le voir
gronder comme un ciel mécanique
enraciné dans ses artères
de mécanismes hypothétiques.

Le monde est bleu, il a deux ciels
croisés comme les deux draps d'un lit
où le sommeil est un ennui
comme un dessert au paradis.

Le monde est bleu, aucune couleur
comme le regard d'un nouveau-né
qui crie sa mer rouge éventrée.

Le monde est bleu, ne te blesse pas
à le regarder de trop loin.

 

 


Politesse


Les diamants sont du toc
parce que la lumière ne dort
jamais dans une pierre
mais dehors.

Là où on ne paie pas
là où on ne garde pas
la mémoire des années
comme un souvenir bon marché.

Comme un sourd qui met un disque
pour voir ses amis danser
je n'entends rien à vos bijoux
mais j'aime les voir
sur mes seins.

 

 


A la française
(Les petites affaires)


Jordan est venu me voir
avec sa Panhard-Levassor
craqué une allumette
rougi sa Craven A
j'ai vu des smokey bleues
que du feu
que du feu

Jordan m'a parlé cool
sa voix de Gable
son œil de Valentine
brillait comme un GoldStar
j'ai vu des lightnings blancs
que du feu
que du feu

Jordan m'a emmenée
avec sa Panhard-Levassor
Lady sings the blues
un air chaud dans my hair
me soufflait du cold sweat
que du feu
que du feu

Jordan m'a emportée
rimmel et Summertime
prise comme une plug
tournée dans son club
m'a saoulée crazy Jive
que du feu
que du feu

Jordan est reparti
avec sa Panhard-Levassor
ses Craven A
kisses mucho
m'a blousée on the floor
et toutes ces hot rods
que du feu
que du feu

 

 


L'automne


Une cigarette éteinte
au rebord d'un balcon
fumer à la fenêtre
en regardant dehors
si le ciel parle encore
au oiseaux.

Une goutte d'eau sur un ongle
verni rouge et carmin
couler dans les yeux clairs
et sécher sur la main.

L'eau salée sur le doigt
le vernis sur l'iris
crayonne, crayonne
mes cicatrices.

 

 


Baissée


Je suis blasée.
Je vais m'acheter un blouson couleur
bleu azur, ou blanc zébré, j'hésite souvent.
Ou un blazer, peut-être, que j'aie l'air à l'aise
dans mon plaisir baissé sur mes yeux blancs ou bleus.
Mais quelque chose qui change.

Je suis blessée.
Je vais m'offrir des baisers ou bronzer,
j'hésite encore entre me baisser
ou glisser, obscène ou délaissée.

Je suis baissée.
passez moi le sel bleu
Empêchez moi d'avoir du bizarre
au lieu du plaisir.

L'absolu

Je sais que ça ne se fait pas
comment le dire,
je veux juste l'absolution.
L'absolu des sens, permis et interdits,
l'absence de solution, je suis si seule
sans but sans soleil sans bolide sans abri,
mes ablutions c'est quand je trempe mon âme
dans ton absolue solution

J'ai tout bu, tu sais. Tout vu.
Tu m'as blanchie dans tes draps noirs.
Et j'ai aimé être
blasée
blessée
et baissée.


Je suis elle


Si petite, elle est vivante pourtant.
mais elle n'a pas de majuscule.
Elle ne sait pas dire je, et ne sait pas
non plus son nom, mais pourtant elle
est vivante.

Et tous les jours, elle mange un peu
de ma bouche, un peu de mon sexe.
Mais elle ne sait pas dire je, cette
femme-là. elle ne sait pas la majuscule
qui lui donnera son initiale à elle.

Son nom propre est sale, et son amour
est proche.

Elle s'évade

 

 


Fesses


Dehors c'est le printemps, les jupes rétrécissent et les regards s'allongent pour se croiser et s'emmêler, les yeux se scratchent en velcro appairés sans faire de dégât à la séparation, c'est facile de se tromper et de tout reprendre à zéro comme des enfants qui jouent, pouf pouf c'est fini, on recommence et puis voilà.

On était à l'hôtel, deuxième étage sur la rue étroite, fenêtres ouvertes et rideaux fermés vers l'intérieur, on se prend, on se touche, on s'amuse, on ne se regarde pas, mais le sexe dans le sexe, la main sous les seins, les cheveux dans les yeux on pense à autre chose, on s'échappe de nos corps, on danse à notre rythme sur une batterie de sommier.
Le lavabo blanc crème, une ombre qui se lève quand on a le dos tourné, une silhouette qu'on découvre et des fesses qui s'échappent et qu'on vole du regard, on se blottit dans ce creux qu'on avait cru connaître et qu'on ne découvre qu'au moment où il s'éloigne. C'est le moment des économies, des bouts de chandelles empilées et collées à la cire, des cigarettes éteintes et plus qu'une dans le paquet, le moment où on garde tout ce qu'on n'a pas donné, l'anus bien contracté pour ne rien laisser voir, emporter avec soi autre chose que cette banalité crasse et cet après sans avant, ce passage obligé pour amants temporaires, organiques ou ludiques, mais le point culminant de l'orgasme vital, c'est ses jambes qui s'effilent et ses fesses qu'on découvre s'enfuir quand elle regarde à la fenêtre, après n'avoir rien fait que les avoir senties, léchées, dévorées, habitées, protégées, écoutées, espionnées, reconstruites, tailladées, éborgnées, séparées, cicatrisées, mais sans les avoir simplement regardées, sans avoir commis autre chose que d'écrire la dictée des sens et de l'instinct, du plaisir et de la frustration de ne pas pouvoir se fondre mieux au sein de cette chair étrangère, de cette peau qu'on n'a pas autour de sa peau, de ce corps où on ne vit pas, de cette beauté commune qu'on ne peut pas être et voir à la fois, ce souvenir d'enfance où les deux sexes étaient mêlés, indéterminés, à l'état de promesse et sans savoir qu'on ne deviendrait jamais cette femme inconnue qu'on sent pourtant vivre en soi.

Maintenant c'est fini, elle s'est rhabillée, déjà elle est coiffée et j'ai les bras dans une chemise, son sac est dans sa main et les miennes s'articulent autour de mes lacets, je retrouve mes façons, son regard, cette complicité si facile qu'on ne lui donnerait aucune peine, aucun sursis, innocents libérés sur parole et attention à vous, deux étages plus bas la rue nous attend avec ses deux trottoirs séparés, ses au revoir, un café, un regard, une folie dans l'iris, un détour passager, une longue inspiration et puis chacun son train, elle ou bien toutes les autres, moi ou n'importe qui pourvu qu'on ait l'ivresse et la peau douce, une histoire façonnée sans histoires, je ne me retourne pas, elle ne se retourne pas sans doute, je rentre chez moi.

Premier étage, porte gauche, verrou blanc, tout est calme. J'entre, m'assieds au bureau, devant moi quelques traces d'un autre moment, un café renversé et trois sucres autour d'une assiette froide. Par terre, des cassettes sans boîtier qui courtisent le répondeur, des papiers qui se croisent, des enveloppes déchirées qui contenaient un courrier important, c'est une lettre composée avec tous les en-têtes et le cachet rougi au bas de la missive, écriture imprimée et signature au tampon mécanique, je ne me souviens même plus du contenu, chèque, réclamation, convocation, ordonnance, publicité de rêve, facture d'électricité, à la place un cafard se glisse par la fenêtre de cette maison de papier, puis agite ses antennes et s'arrête net. Sur la table il reste des morceaux de pain, des peaux de fromage et la poussière est venue par dessus le marché. C'est la vie qui s'agite dans ce petit monde-là, d'autres insectes affairés recherchent leur chemin et chargent leur dos noir de tous ces petits restes, ils ne m'ont pas remarqué ou bien ils ont peut-être compris que je ne suis plus une menace, je les regarde vivre autour d'un vieux morceau de viande qui n'a plus de couleur, plus de forme, même l'odeur est partie et il ne reste que l'os et la végétation de rampants qui en font leur jardin, sur mon doigt un bébé qui apprend à grimper sur les poils, à trouver son chemin, à passer les phalanges, contourner les trois veines et se cacher sous la manche à l'abri du soleil. Puis un autre s'approche et suit la même route, il hésite et s'arrête puis continue comme l'autre, je sais qu'il y en a trop, je ne peux pas les tuer tous et puis ils reviendraient, leurs œufs sont trop nombreux, eux ils savent se cacher, puis mes tempes me fatiguent, j'ai sommeil et mon lit est bien trop loin de moi, les draps sont tachés et le matelas est un nid.
Je n'aime pas les animaux, je n'aime pas les papiers, je n'aime pas le printemps, je pose ma tête et mes cheveux pleins de toutes ces odeurs sur la table, tout est vieux, tout est sale, tout est sec et m'endort dans cette femme inconnue qui me tourne le dos.

 

 


Dans la villa d'Olivia


Olivia j'aurais voulu
la vie en voiles en voilà
la voie lactée Olivia
j'aurais voulu t'accompagner
la déposer sur tes bras blancs
la souligner sous tes yeux noirs

Olivia j'aurais voulu
lever les voiles envisager
l'été lové dans la villa
l'avion se poser sur le fil
glisser sur tes joues roses
glacé dans mes iris
Olivia j'aurais voulu
y aller avec toi
j'aurais été en vie
l'hiver ne vieillit pas

Olivia j'aurais vu
mes oiseaux sur tes îles
tes prairies sous mes doigt
j'aurais su Olivia
j'aurais dû mais voilà
je ne suis pas
là comme toi
tu n'es pas née
pas là
Olivia

et tu danses

 

 


Sexitude


Négritude des peaux
Solitude des âmes
Certitude des corps
Inquiétude des heures
Plénitude des sens
Étude
Silence.


Éther et absolu
Artificielle et sublime
Interdite certitude


Aphrodite
Où suis-je quand tu dors ?
Es-tu là quand je dors ?

Ma Sexitude.

 

 


La lune


La lune me regarde avec ses grands yeux gris
le programme est fini et la nuit est gâchée
assise sur le lit je ne suis pas couchée
la pluie coule au carreau et la télé aux grilles.

Je rêveuse aux ruisseaux qui remontent le cours
je penseuse aux camions qui vont, chargés de lait
qu'ils m'emmènent avec leur clapotis épais
qu'ils m'emmènent à vie, je vois vos grands yeux sourds

à ma complainte, mon émission, mon sonar
et l'écho qui se casse alors qu'il se fait tard
me laisse sous-marine éplorée. C'est la nuit.

Je brouille, désœuvrée, mes œufs crus sur la poêle
j'entends griller mon cœur dans la cuisine sale
rongeant mon os à moelle, je repense à lui.

 

 


La cuisine sale


J'ai la tête comme une éponge
et je fais la vaisselle
toute seule.

J'ai les yeux comme du scotch-britt
et je fais la vaisselle
toute seule.

J'ai le cœur comme un évier
et je fais la vaisselle
toute seule.

J'ai la bouche comme une marmite
et je fais la cuisine
pour toi.

 

 


La Mer Rouge


La Mer Rouge est un mythe
qui dévore une à une toutes les mailles
du pull que tu m'avais tricoté.

Rappelle toi ce pull rouge,
fait avec dix pelotes de laine d'Égypte.
Le pull rouge, troué et sale, je l'ai éventré
comme la mer et j'ai traversé
pendant quarante jours la moquette du salon
remplie de mégots.
Ensuite, perchée sur le frigo
j'ai mangé les tablettes de chocolat
tandis que le veau dehors pourrissait dans l'assiette.
Je l'ai prise au milieu des fourmis
et de rage l'ai jetée sur le carreau.
Alors le voisin du dessus a frappé trois coups de balai .

La Mer Rouge est un mythe.

 

 


L'Égypte


Deux hommes sont venus me prendre
Appelle moi un jour
un corbeau s'est posé sur ma fenêtre
mes chaussures sont trop grandes
ils ont dit que tu n'existais pas
j'ai mangé tout le chocolat
Appelle moi un jour
j'ai remis de l'eau dans la pendule
ils ont cassé toutes nos fenêtres
j'ai froid dans ma tête
demain c'est mercredi
Appelle moi un jour
le poisson bleu est mort
j'ai revu toute ta nuit
ils m'ont pris ton enfant
j'ai repeint ma folie
Appelle moi un jour
Appelle moi un jour
avant de tomber dans cette vie
Appelle moi un jour
ils m'ont tranché les paupières
et j'ai vu toute l'Égypte
ils ont brûlé tes feuilles
j'ai soufflé la poussière
j'ai dormi dans l'entrée
Appelle moi un jour
j'ai oublié ton nom
j'ai oublié ton ombre
ton odeur est partie
Appelle moi un jour
Appelle moi un jour
et dis moi si
c'est bien toi
qui avait arrosé
ces fleurs là.

 

 


La petite sirène


" Je ne suis pas encore prête. Tant pis, j'y vais quand même. Je ne sais pas si je serai assez bien, mais là, je ne peux plus attendre. J'y vais. "
Elle a déposé sur la cheminée deux napperons qu'elle avait tricotés, parce que ça habille bien les choses sans intérêt. Un nœud dans ses cheveux, le même petit ruban que lorsqu'elle avait sept ans.

" Sept ans. Déjà sept ans, et qu'est-ce j'ai fait pendant sept ans ? J'ai attendu d'être prête, et voilà. Après tout, j'ai toujours été prête, dès le premier jour j'ai su que le reste ne pèserait plus dans la balance. La mer chaude n'existe plus. Je vais me baigner. "
Elle a posé doucement ses mains sur ses genoux, elle regarde en bas ses pieds dans ses chaussures beiges, un peu rentrés en dedans, et ses genoux qui se touchent. Elle va partir. Elle se lève dans une respiration timide, ses cheveux sont lisses, à la place de son sourire elle a accroché une absence.

" Je sais qu'il n'attend jamais, jamais il ne m'a dit qu'il voulait que je vienne. Pourtant, j'en ai fait des kilomètres de caresses pour comprendre un centimètre de sa peau. Je ne veux pas qu'il attende. Même si je ne suis pas prête, j'y vais. Pour une fois, je n'ai peur de presque rien. "
Presque rien, c'est toute sa vie. Presque rien ne compte, presque plus d'envie de vivre, presque rien n'est venu la déranger pendant ce long voyage, juste un coussin sur un sofa, un amant dans un film, une poussière dans l'œil, une cuiller dans un café.

Elle sort sur le perron, ferme la porte à clef, descend les quatre marches, va prendre l'autobus qui s'arrête à la plage. Enlève ses chaussures beiges, les pieds un peu rentrés en dedans. Elle marche vers la mer qui monte.

Sur la digue, un peintre. Sur sa toile, un enfant de sept ans qui joue à la petite sirène.

 

 


Les Autres



Ma mère n'existe pas.

Je l'ai inventée un soir où j'avais besoin d'elle.
Comme je l'ai imaginée, douce, voluptueuse
Comme un lait qui guérit toutes les écorchures,
elle comprend tout sans un mot.

Elle regarde ma vie qu'on dit ratée, et sans rien dire, elle comprend.
Elle ment pour que moi, je sois une petite goutte de vérité
dans un café de saleté. Elle sait.

Elle déchire ses doigts pour que les miens semblent longs et doux.
Elle caresse mes cheveux pour que ma tête la regarde
comme une étoile qu'un marin espère dans les brumes du Cap Horn.

 

 

Mon père n'existe pas.

Je l'ai construit un jour où j'avais besoin de lui.
Un matin où je me suis levé en comprenant
que mes jours étaient des éclipses totales,
et que le sommeil le plus profond était éveillé.

Comme un rail aussi dur que l'acier et aussi lisse qu'un destin,
il a la droiture qui ferait sembler voilée la conscience d'un saint.
Il est unique comme l'horizon,
et plus loin je regarde, plus loin il se tient.

Il sait purifier le combat le plus ingrat qu'il me laisse en héritage.
Il me donne les clefs de sa voiture
en sachant déjà que je l'écraserai avec.

 

 

Ma sœur n'existe pas.

Je l'ai découverte un été où la chaleur suintait de la route en troublant mon horizon déformé.
Comme une essence sublime dont j'aurais posé une petite fiole au dessus du cœur,
elle me laisse un parfum ondulé qui vit.

Elle sait toujours où je suis quand elle me regarde,
et ses cheveux sont une forêt de crimes pardonnés.
Elle a tant d'amour à donner qu'elle laisse croire qu'il viendrait de moi.

Et lorsque nous sommes côte à côte,
les hirondelles tournoient autour de nos corps immortels.

 

 

Mon frère n'existe pas.

Je l'ai dessiné un hiver où la neige
transformait mes doigts en couteaux.
Il a la chaleur d'un moteur allumé,
et le silence d'une porte entrouverte.

Il sait pourquoi je danse, et je sais pourquoi il tape
dans ses mains gantées quand l'air est froid.
Il a le sourire qui fait fondre le doute.
Au plus fort de l'hiver, son regard me dit
que le printemps revient.

Il est mon double et mon autre.
Ma leçon et mon élève.
Et quand nos poings se referment,
c'est la terre qui a mal aux cieux.

 

 

Ma famille n'existe pas.

Elle est une famille qu'on choisit.
Elle est celle dont on a besoin et dont on a fait son destin,
immobile comme le cœur au milieu de la poitrine.

Elle est cruelle et limpide comme de l'essence sur la peau écorchée, et au fond d'un puits de bêtes, elle me donne un couteau et de l'eau pour survivre.
Aucune famille n'est plus présente, et aucune n'est plus invisible qu'elle.

Et même si mes yeux mentent pour la voir encore quelques fois,
elle est la seule famille que j'aie toujours sentie dans cette
fa ille que j'aime.

 

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Je bois du café parce que je m'emmerde.


Si ça vous semble idiot, c'est parce que vous ne savez pas ce que c'est que du café, vous pensez que c'est ce truc qu'on boit le matin pour oublier la nuit, ou l'après-midi pour se réveiller d'un repas. Après tout, chacun son goût.
Moi, le café c'est ma drogue.
C'est pour ça que je n'en bois pas. Ne me prenez pas pour un drogué, je tiens à ma santé et à ma réputation. Mais quand je m'emmerde, je suis comme tout le monde. Qu'est ce que vous feriez, vous? Moi je bois du café.

Parce que le pire, ce serait à la fois de s'emmerder, et d'être assez fatigué pour s'en contenter. Quand je m'emmerde, j'ai envie d'en jouir, éveillé de mon état. Chacun son goût. Moi je bois du café.

Le plus gênant quand on s'emmerde, c'est qu'on sait très bien que le lendemain, on aura déjà oublié, on pensera à autre chose, on n'aura pas tiré la leçon et on retombera forcément dedans comme le sucre dans le café.
Alors moi, pour ne pas oublier, je veux que ça dure, je veux même en profiter.
Quand je m'emmerde, moi je bois du café.

J'en vois qui rient déjà, qui pensent qu'au bout du compte je les fais chier avec mon café, et ils se demandent maintenant pourquoi ils n'ont pas zappé. Eh bien zappez, je ne veux pas m'encombrer de gens qui s'emmerdent, j'en ai déjà assez d'un pour ne pas vous retenir.
Au moins, j'essaie de partager.
Mais pas mon café. Chacun son goût.

Il y en a qui boivent de l'alcool, qui baisent ou qui regardent la télé. Tant que vous m'emmerdez pas, vous faites ce que vous voulez. Mais ne commencez pas à me brancher, parce que comme je bois du café, je peux tenir longtemps comme ça et vous serez fatigués avant moi. En plus, vous savez que s'emmerder fatigué, c'est pire. Alors vous ferez pareil.
Vous boirez du café.

Et si vous en buvez, peut-être que vous comprendrez ce que c'est vraiment que le café. Ca vous fait voir tout autour de vous en plus clair, ça vous rafraîchit les doigts, ça vous donne le moral pour attaquer encore une autre tasse, et ça fait comme une fée qui fait battre le cœur plus vite quand elle est passée et vous êtes vraiment bien pour voir que quoiqu'il se passe, vous vous emmerdez.

Ca vous emmène au ciel, des symphonies de couleurs pour pouvoir admirer d'en haut votre tête et avoir le cœur net qu'elle est bien toujours noire.
Vous en gardez le souvenir d'un moment fantastique où malgré les couleurs, tout est comme le café.
Tout est assez.
Blanc comme la couleur du café.

J'en entends qui viennent encore me dire d'arrêter
le café, le café c'est pas blanc, et d'autre idioties de la même couleur. Mais est-ce que moi, je vous demande d'arrêter de me parler?
Alors vous faites ce que vous voulez.
Est-ce que vous comprenez ?

Peut-être même pas, sinon vous seriez déjà en train de boire, non pas un petit café, chacun son goût, mais votre drogue à vous, votre truc, ça je ne sais pas ce que c'est, s'il vous plaît du lait, des fleurs séchés, ou du crabe congelé.
Comme ça, moi je m'emmerderais un peu moins.
Je vous écouterais.

Et je vous emmerderais moins avec mon café.

 

 


Détache-moi


Enlève ta main de ma cuisse !
Enlève-la, t'imagines que je vais me laisser caresser par tes doigts sales et boudinés? Ta main sur mes bas lisses, on dirait une pieuvre qui glisse sur un os de seiche. Tu me fais penser à une serviette qui tombe tellement elle est mouillée, mais par terre, chez toi, c'est plein de poussière, de cheveux collés et de vin séché.
Enlève ta main de mes cuisses, enlève tes yeux de mes fesses, enlève ta voix de mon cœur, enlève ton slip de mon aspirateur à sueur, enlève, enlève l'amour que tu m'as fait aimer, détache mes cheveux de ton peigne à jouir, détache moi de ton eau écarlate, mon amant ivre.
Détache moi mais demain.

 

 


Désir


J'ai un désir qui grandit tous les jours.
Au début, on le voyait à peine, on l'entendait comme un moustique qui vole autour de la lampe. Mais toute la lumière y est passée, un désir, ça a un appétit vorace, on ne réalise pas tous les désirs, ce que ça peut dévorer.

Maintenant, il a tellement grandi que c'est moi qui ai rapetissé. Je suis aussi petit qu'un bébé devant un aigle, et je sais qu'il va m'envoler, mon désir pointu au bout de ses serres. Il va m'emmener dans sa montagne où il se protège comme tous les siens, parce que les oiseaux rares, c'est ce que le chasseur vise en premier, c'est pas les moutons dociles.
Désire-moi des ailes.

 

 


Courage
(Photo de mode)


Écarte toi un peu, ne reste pas devant, s'il te plaît, fais attention à toi. Ne sois pas trop courageux, pas trop brave, tu sais les braves sont souvent les premiers à partir.
Moi, je veux que tu restes. C'est ici qu'on a besoin de toi, pas là-bas, même si là-bas semble plus beau, les plus belles choses, on ne les voit pas de loin, on ne les voit pas comme une photo de mode.

Ma mode à moi, elle est sans saison, pas de printemps-été, pas de défilé. Ma mode à moi, c'est toujours le même catalogue qu'on feuillette sans rien acheter.
Ma mode à moi, c'est toujours toi.
Ma mode à moi, c'est les habits que tu me fais porter avec tes caresses et tes yeux, c'est ce que tu déposes chaque jour sur ma peau sans qu'on n'y voie jamais rien.

Je ne suis pas un mannequin, et quand tu me regardes, j'ai tout ce qu'il faut pour te rendre heureux. Mais ça ne se voit pas.
Ce qu'on voit, c'est un peu de gens ordinaires qui se regardent. Mais qui peut savoir, qui peut comprendre ce qu'il se passe entre nos regards quand ils se croisent?

Ne pars pas là-bas, ne deviens pas une photo de mode, tu vaux mieux que ça. Tu vaux mieux que tous ces portraits qui vieillissent à vue d'œil, et qui ne sont plus qu'un peu de papier glacé sur la table en verre de la salle d'attente du dentiste, qui t'arrachera une à une tes dents du bonheur.
Ton bonheur, moi je te l'arracherai pour te le montrer, encadré dans mes mains bleues. Et je te l'offrirai pour ton catalogue. Sois le plus grand, pas le plus beau.

Ne sois pas courageux, ne sois pas brave, simplement n'abandonne pas. Le plus grand courage est toujours celui qu'on ne verra jamais mais qu'on n'oublie pas.

 

 


Le Petit Poucet


C'est une vieille femme qui collectionne les poupées.
Il y en a partout chez elle, dans le fauteuil clouté, ou allongées sur le couvre lit, posées sur la nappe de la table. Chacune regarde dans une seule direction, une poupée ça bouge pas toute seule, et les regards se croisent en tresses tissées à travers l'espace complètement figé. Le son de leur voix c'est cette horloge qui ne compte même plus tellement qu'on voit pas les aiguilles, mais elle est là.

Assise au milieu des poupées, elle regarde la télévision parler des cours du CAC 40, du ministre et des députés qui font des lois pour passer le temps. Son assemblée à elle c'est ses poupées qu'elle réunit le mercredi et décide pour toute la semaine des décisions à adopter, Bergère sera sur la commode, Louisiane viendra dans son lit, Noé mangera avec Cannelle un goûter au paradis.

Mais quand elle sort faire son marché, elle achète toujours la même chose, des fleurs pour mettre dans l'entrée et des haricots pour le Petit Poucet qui ne revient jamais à la maison. Alors elle s'assied sur le fauteuil et regarde par terre.

Dans sa maison pleine de poupées c'est la pendule qui s'est cassée.

 

 


Sophie


Sophie se lève
elle prend la main qu'elle trouve
au fond de son lit

Sophie a faim
elle prend le lait qu'elle trouve
au fond de son bol

Sophie a froid
elle prend la laine qu'elle trouve
au fond de sa malle

Sophie a peur
elle prend le roi qu'elle trouve
au fond de son ventre

Sophie s'enlace.
Elle prend un couteau et tranche.

Le monde de Sophie est plein
de ses malheurs
et les bibliothèques changent de couleur
avec le ciel.

Le monde de Sophie est plein d'orgasmes
tranchants comme la cire d'une bougie
dans l'œil.

Et Sophie se lève encore
elle prend la main qui se tend vers elle
du fond de son lit.

Amant aux mains d'argent
Lait du ciel belle Sophie.

C'est un crime, de tuer Sophie
mais c'est un crime
de lui laisser la vie
s'effiler comme un tapis
entre les griffes d'un chat

La Comtesse de Ségur
le sait bien

C'est un crime, de tuer Sophie
mais c'est un crime, aussi
de lui laisser la vie
sauve, nue dans la neige
blanche comme le loup qui chante
toujours la même chanson

La Comtesse de Ségur
le sait bien.

 

 


L'eau



Babioles

Ses choses sont si babioles qu'elles sont presque inutiles. Les hommes de son entourage sont si fragiles qu'on a envie de les voir sourire comme des pierrots en tissu blanc. Comme une cafetière italienne, elle siffle quand elle est prête, et c'est si naturel.

Elle a tant d'artifice que ses cheveux en deviennent de la paille aux ânes. Et tant de vérité quand sa bouche dit "merci" que je ne peux rester qu'un pantin devant ses yeux. Qu'un type fragile comme tous les autres, aussi bête qu'un matin sans café. Mais c'est au matin que j'apprends tous les jours à devenir un homme. Aussi fragile que l'eau de ses yeux qui frémit.


Arletty

Il est si beau quand je le vois juste acheter des coquillages au marché, que j'aurais presque envie de le suivre. Continuer le long du quai jusqu'à la rade marchande où je sais déjà qu'il habite avec sa fille.

Peut-être je le suivrais sans qu'il me voie, peut-être je lui sourirais comme un printemps gratuit, et peut-être il me parlerait de ces coquillages qu'il achète tous les matins pour je ne sais qui, peut-être une femme cachée ? Il est si beau avec son air de Baptiste que je me prendrais pour Arletty si il me le demandait même des yeux, qu'il a si frémissants comme de l'eau chaude.


P'ti Robert

Elle n'a pas peur de dévisager les gens ainsi, elle n'est pas la seule ici à se croire tout permis, et puis j'étais là avant elle, à faire la queue pour des bulots, tout ça parce que ce type devant elle lui rappelle sa jeunesse, ou je ne sais quoi, qu'elle va penser qu'elle est toute seule ici.

Moi aussi, j'ai fait la queue avant de trouver ma coquille bleue, mon ouistiti, mon p'tit Robert, mon grand Larousse qui m'entend plus maintenant qu'il est parti mourir derrière une vague tempête de brume, d'écume, ou je ne sais plus. J'ai jamais rien compris à l'eau, mais il l'aimait cette mer complice, ce sel dans l'eau qu'il avait tout au fond des yeux.

 

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La véranda


Il vient demain, pour me voir. Il va frapper tout gentiment en s'excusant de n'être pas un nuage bleu, puis il va s'asseoir sur le fauteuil en bas de la véranda, et il me regardera sans bouger, en souriant à demi ravi, à moitié étonné

Puis je m'assiérai en face, en remontant légèrement ma robe sur les genoux, et je servirai le café dans ces tasses dorées qu'il aime. Alors nous parlerons de notre avenir si large, et de nos amis si rares. Il aura ce rictus de la lèvre qui me dit d'approcher, et je m'approcherai. Puis nous nous aimerons comme un hiver de braise. La vie coulera limpide dans ses yeux mouillés.
Je l'aime.

 

 


Tout le monde pareil


Mon poisson rouge se fait bronzer
Je l'avais mis au soleil pour qu'il sache que même dans un bocal, le jour est pour tout le monde pareil. Pour que les rayons obliques qui frisent un peu sa cage lui racontent une histoire claire, un chant d'été. Lui, il est déjà rouge, il n'a pas besoin de couleurs, mais le soleil, c'est fait aussi pour rêver. Tu crois que ça rêve, un poisson rouge ?

Moi oui. ça fait plaisir de le voir ainsi, maintenant, je sais qu'il a compris. Il flotte un peu, le ventre à l'air. Il veut bronzer des deux côtés.

 

 


Une fille comme toi et moi

(Mohair)


C'est pas une fille comme toi et moi, elle c'est un petit chat qui dort avec sa souris et qui ronronne quand dans son lit tous les chats sont gris, tous les plats sont cuits et les assiettes arrivent les unes après les autres, pleines de bonnes odeurs, tant qu'on en a envie, elle sourit.

C'est pas une fille comme toi et moi, elle c'est une étincelle de vie qu'on ne peut pas tuer quand on a envie parce qu'elle est si petite que les balles ne la touchent pas, ce sont des ballons qui l'envolent au dessus des bateaux à voile gonflées par le désir de vivre encore un peu, un peu monsieur, encore du feu.

Encore un peu, une allumette, un franc ou deux cosaques à cheval sur ses idées-lumière qui bougent encore ma peine de la voir au milieu des barbares qui violent son corps fragile et son avenir croisé comme les deux jambes d'une fille comme toi et moi.

Mais elle c'est un café à Vienne, et les carreaux sont bleus et un petit peu opaques pour voir ce qu'on n'aurait pas osé y dessiner. La plume entre les dents, le pantalon baissé, je veux toujours donner mon encre à ta dictée, point virgule, à la ligne tracée par une fille beige ou grise, enfin comme toi ou moi, je me rappelle plus très bien.

Tu sais, elle m'a laissé tomber un jour dans ses idées, et depuis que je suis là, je vois toujours la même histoire au bout du fil. Ne raccrochez pas, s'il vous plaît un peu d'eau, je délire mais pas trop, j'ai un peu d'avenir et un très gros fardeau accroché à mes yeux comme deux ballons crevés avec une cigarette. Je sais que ce n'est pas bien, mais c'est tellement joli d'aimer le paradis, après tout, les enfers peuvent bien vivre sans moi parce que même si vous ne me croyez pas, elle, elle me croit de fer, et elle me croit de bois, et même si c'est pas vrai je mourrai porcelaine, le café remué et la soucoupe trempée dans un délire tranquille.

Vous voyez bien que c'est elle qui est là, n'essayez pas de me dire que cette fille aux souris n'existe pas dans un monde de chats gris et de phrases aussi longues que sa robe de mots clairs de mohair de moheau de mojo mon air pur mes gerçures à grandes eaux.

 

 


L'ombre


Je l'ai vue courir par terre, entre mes jambes comme une bête noire qui avait volé un peu de ma croûte. Le long du sol, elle rampait comme un furet qu'on ne retient pas. Tout le monde l'a vue, mais personne ne l'a attrapée.

En relevant les yeux, j'ai compris que ce n'était qu'une ombre, celle d'une belle histoire qu'on oublie toujours. Toi, tu peux pas l'enfermer dans ta mémoire de plastique, ces belles histoires, on ne les garde pas. On sait juste qu'elles existent, et parfois on voit leur ombre planer au dessous de nos jambes.

Mais l'oiseau en haut, il ne descend pas.
Comme un fait exprès.

 

 


L'élite


L'élite à en pleurer.
Devant la tombe des condamnés à être en vie, devant le vin qui coule dans les veines des pauvres, devant la vitre de la télévision de l'intérieur, devant le cœur des villes de fourmis rouges, devant la gueule du loup qui menace, devant une femme qui demande une prière, devant le feu de l'ancienne garde qui pleure, la victoire au pantalon et la peur au fusil, l'élite intrigue le petit avenir qui dort.
Mais le lit le plus pur est un linceul.
Comme un fait exprès.

L'élite s'inspire dans la poussière et respire à grands poumons la lumière des soleils éteints. Le corps va bien, l'esprit va mieux, le cœur s'enivre des sentiments qui dorment dans de vieux grimoires écrits pour des enfants qui marchent à quatre pattes.
Au bas des Pyramides, le Sphinx médite à son échec, et pousse la dame sur un plateau invisible par son fils. A quatre pattes, l'élite est reine et Œdipe est un clochard qui hante le cœur des réussites.

A la lumière des soleils éteints.

L'élite abat toutes les idoles
et le peuple est un grand brûlé.
Dominé par ses sentiments
il les achète à moitié prix.
C'est facile d'être le meilleur
quand on n'a rien à défendre
le sort de l'élite est partout
dans les premières lignes du feu.

Et le repos d'un bon guerrier
est un idéal sans prix.

Que la guerre soit à l'intérieur
après avoir tout détruit,
que le dernier des survivants
soit celui qui se bat contre
les chiens d'ennui.

L'élite a deux raisons de vivre :
La première, c'est survivre.
La seconde, c'est penser.

Panser toutes ses blessures
et survivre au bonheur
d'être encore
envie.

 

 


Les grandes écoles


Dans les grandes écoles, on forme les gens à tête carrée.
Faut chasser tous les ronds de jambes, faut toujours marcher droit parce que les routes qu'on prend, elles sont toujours en ligne. Et les lignes, on les trace avec de grandes règles qui dépassent de la table et qu'on ne sait pas où ranger, tellement qu'elles sont énormes, pour un tout petit trait fin. Et on ne voit pas la fin, dans toutes ces grandes écoles, des lignes qu'on trace parce que les feuilles toutes blanches, ça fait peur aux écoles.
Ca leur rappelle l'été lorsqu'elles sont vides et qu'elles ne servent plus à rien qu'à attendre la rentrée des nouveaux crânes tout ronds qui tournent dans la cour, tournent toujours en rond.
Dans une grande cour carrée.

 

 


La poésie


La poésie, ça me casse les couilles.
Les mots, c'est fait pour découper la viande
qu'on a, collée au fond du crâne
et qui sert plus à rien.
Les mots, c'est fait pour inciser les sexes
qu'on a toujours trop grands
parce que ça ne sert qu'à sentir
et pas à mesurer.
Les mots, ça sert à faire la guerre et pas de quartier,
ça extermine les derniers chiens qui mangent
la dépouille salie des animaux blessés
ivres en rêvant à la fin.

La poésie, ça me casse les couilles.
Les mots, c'est fait pour bander.
Les mots c'est fait exprès pour ne pas rester enfermés
dans des quatrains citrons pressés orange amère
baiser voler
piller donner
tuer je suis.

Les mots c'est fait pour attaquer
la grande mort et ses ordonnances
qui tapent des poings sur les i
des accents sur les étrangers
et des trépas dans les coïts.
Les mots c'est fait pour procréer
pour baiser pour jouir et pour dire
qu'on a grandi sur un petit tas
et qu'on mourra dans une belle eau
comme un corbeau dans son fromage,
aussi laid qu'un z à la fin.

La poésie, ça me casse les couilles.
Les mots c'est pas fait pour compter
six pieds sous terre et deux devant
c'est fait pour dire qu'on est pas mort.
Et qu'on bande, et qu'on bande
encore.

 

 


Gris clair


On dirait que le temps se gâte,
c'est un vieil homme qui m'a dit ça,
et il avait certainement raison.

Demain il fera beau,
c'est une jeune femme qui m'a dit ça,
et je crois qu'elle avait vu juste.

Ce soir il y aura des étoiles,
c'est un enfant qui m'a dit ça,
et je suis sûr qu'il les verra.

Mais moi
je n'ai pas d'avis sur la question
le ciel est trop souvent gris clair,
et je suis sûr que j'ai raison.

 

 


Tabou


L'eau à la bouche, j'ai froid aux yeux
j'ai peur au ventre, j'ai mal au vivre
j'ai bleu aux creux, un verre de vin
rouge à la main.
Vilain temps pour sortir, rentre chez
nous. Chez nous, c'est un mot tabou. Ces
mots tabous mis bout à bou, je les tatoue
sur mon bras doux.
Ca m'habille l'hiver, ma bile amère et
chauffe le fer qui bout au rouge.
Ces mots tabous mis bout à bou c'est
l'eau bouillante sous des draps tièdes,
les corps glacés sont comme deux
esquimaux de l'âme.
L'un dans l'autre ou bien
l'un sans l'autre, lequel des deux sera
celui qui tout au bout saura lequel des
deux mots est le plus tabou.

Parce que chez nous, c'est tabou

 

 


Enfant-géant


C'est un enfant géant et ses mains sont fragiles,
il ressemble à ces toiles tendues au cinéma
qui font croire que l'amour est à deux dimensions.
Le projecteur éteint, le phare à moitié nu
c'est quand la salle est vide qu'il vit son âge adulte
compressé entre l'histoire vécue et ses bottes qui avancent.

A sa chemise, accrochés, sept dieux sont immobiles
ils se balancent avec sa démarche grotesque.
Le temps est avec lui, mais toujours improbable,
il a en main des cartes qu'il montre autour de lui, jamais servi.

C'est un enfant géant et ses dents sont tombées.
Il sourit

Sa femme est une ardoise qu'il efface à la soie,
toujours polie, jamais conquise il recommence toujours
la même trace à la craie.
En prenant dans sa main le bâton qui écrit,
le blanc est dans ses yeux, le noir est un carré
qui grandit tous les jours tous les soirs tous les bleus
de sa peau sont des lacs. Il se noie.

Elle sourit.
La violence est cassée

C'est un enfant géant et ses mains sont fragiles,
ses jouets sont à vie. Sa partie est un fil
tendu dessus ses cils et quand le jour se lève
c'est fini.

 

 


J'ai des millions d'histoires à raconter


Celles qu'on aime entendre, celles qu'on voudrait avoir dites, vécues ou imaginées, celles qu'on écoute à reculons parce que plus on avance, et plus on s'enfonce dans l'étrangeté de la nature toujours trop humaine.

J'ai des millions d'histoires à raconter mais ce ne sont que
des histoires, des villes survolées en hélico, des lettres en sténo, des vies en placebo, des amours en suggéré, des livres en braille.

Parce que vous le savez bien, la vie c'est une histoire qu'on n'arrive à bien raconter que le dernier jour, lorsqu'on sait enfin ce que fut sa propre histoire.

 

 


Deux animaux


Deux animaux sont devenus des gens
comme vous et moi. Ce ne sont pas vous,
ce n'est pas moi, ou alors on ne les a
pas vus se glisser dans l'interstice
et se déguiser en personnes qui savent
parler, rire et comprendre les choses
d'ici.

Mais ce sont bien des animaux qui vivent
au fond de ces gens-là, et on les entend
tout au fond gémir ou bien manger les
entrailles des gens comme vous et moi.

Des animaux devenus grands, des serpents
devenus des gens qui grandiront encore
et deviendront des tueurs d'animaux
tueurs de gens, des gens
comme vous et moi
déjà.

 

 


Mon chien Maïa


Deux amis sont venus chez moi pour me couper la tête.
J'ai dit non, non merci pas aujourd'hui. J'ai pas bien mangé ce matin, et j'ai pas pris mon café. Alors on a bu tous les trois et puis on s'est rappelé de vieilles histoires. Puis j'ai sorti mon fusil, et j'ai tiré un trait sur le passé

Deux amis sont venus dîner.
Le premier est arrivé accompagné d'une bouteille, le second de sa femme. Tout le monde s'est assis autour de la table, et les plats sont arrivés.
Une fois tout mangé, chacun s'est mis à parler, le ventre plein et le vide au cœur. Puis quand on a tout épuisé, on a recraché tous ces pépins qu'on avait avalés et on s'est pardonné toutes nos indigestions. On a eu des pensées pour ceux qu'ont avait aimés, on a failli verser une larme pour faire un peu plus vrai mais au bout du compte, on était bien contents de les avoir tous mangés.

Deux frères sont venus chez moi.
Le premier disait du mal des hommes, le second de sa femme. On s'est tous les trois assis au soleil, et on a commencé à bronzer.
Au bout d'un moment, le premier avait mal au crâne, et le second voulait se reposer. Après les aspirines et les draps froissés, je suis parti pour les laisser. Quand je suis rentré, j'ai trouvé un cochon et un âne, et le premier grognait pendant que l'autre dormait.

La famille, c'est vraiment compliqué.

Deux hommes sont venus chez moi.
Le premier avait une envie pressante, le second ma femme. Je lui ai montré le chemin des toilettes, et il s'est soulagé. Pendant ce temps, l'autre s'est senti obligé de faire des politesses à mon chien. Je crois qu'il l'a caressé, je crois parce que sa main était en morceaux, mon chien aime bien mordre quand on le caresse.
Puis le premier a tiré la chasse, et le second s'est bandé les yeux. Alors tout le monde a joué au lapin docteur, et je crois que je suis sorti promener le chien. Je crois parce que mon chien aime bien sortir quand je reçois des invités. Et moi j'aime mon chien.

Deux femmes sont venues chez moi.
La première était très belle, la seconde aussi. Les deux souriaient parce qu'il y avait un bruit dans la pièce d'à côté. Nous sommes allé voir, et nous n'avons pas vu, il faisait noir. Alors nous nous sommes déshabillés pour mieux entendre. Effectivement, il y avait bien un bruit.

Vous voyez bien que cette histoire n'a aucun intérêt.

Deux amours sont venues chez moi.
Au pluriel, elles sont féminines et je n'en veux qu'une. Alors j'ai remercié l'une des deux. Mais l'autre avait besoin de l'une pour rester elle, et elle s'est aussitôt transformée en il, déserté par un féminin qui n'aimait pas le singulier. J'ai cherché par la fenêtre l'une pour rattraper l'autre, mais je n'ai vu sortir de l'escalier qu'un autre homme, impersonnel et droit comme un il. Le dos courbé à la fenêtre, j'ai vu tous ces amis qui étaient venus chez moi, et je crois qu'à ce moment là mon chien m'a mordu. Ou je me suis promené. Ou alors j'ai tout rendu. Et puis il pleut.

Alors j'ai invité mes voisins a fêter la pluie au balcon. Plus ça tombait, plus on buvait. A la fin on était tous saouls et trempés, ou l'inverse, de toutes façons on s'est mis à rire et on a commencé à faire un concours de beauté. Je crois que c'est mon chien qui a gagné. Alors on lui a servi à boire, on a pendu sa laisse au plafond et on a jeté son collier en maudissant toutes les prisons du monde. On a tous dormi par terre et lui dans le grand lit, et on a aboyé toute la nuit.

Au matin, j'ai trouvé un mot sur la table de nuit :
" Je te quitte, tu es vraiment trop bête.
Signé : Maïa ".

 

 


Le lion


J'aimerais donner ma vie pour une belle histoire.
Mais moi je ne veux pas d'histoires avec la police.

J'aimerais donner mon sang pour une cause juste.
Mais moi je ne veux pas causer aux étrangers.

J'aimerais donner mon corps à la médecine.
Mais moi je ne veux pas soigner mon eczéma.

J'aimerais ouvrir mon cœur à une jeune fille.
Mais moi je n'ai pas le cœur à l'ouvrage.

Alors je donne encore du mou
à mon chat.

 

 


Assez

(Les oiseaux migrateurs)


Sur le chemin glissant qui relie ma maison à mon enfance,
on peut y voir des animaux tout roses
qui jouent en rond à saute-mouton.

Parfois, derrière un petit buisson il y a
des mésanges mauves qui sifflent ici
leur chant d'été comme s'il pleuvait des abricots.

La rosée grise descend le long d'un ciel cahoteux
puis vient se déposer au bout de l'ongle.
Ca fait une petite tache d'argent fin sur le doigt
le vernis coule.

Dessous, le bois est sec et ma peau écorcée
comme un chêne liège qui flotte au dessus de
racines invisibles.
Et rien n'existe plus.

Sur le chemin glissant qui relie ma maison à mon enfance
il n'y a rien,
c'est trop loin
je ne me souviens plus
ou ce n'était pas trop beau.
Alors tout est assez.

Sur le chemin glissant qui relie ma maison à mon enfance
les oiseaux migrateurs
ont bien tout dévoré.

 

 


Le mot juste


le mot
juste


c'est
le mot
qu'on
nous
toujours
de
soi

 

 


Keynes


Y'en a assez de tes conneries ! T'as pas fini de lire ces bouquins de merde, hein ? Et après on s'étonne de se retrouver avec tous ces imbéciles qui savent pas quoi faire de leur vie ! Allez !

Mon père, il hurle toujours, et avec tout ce qu'il fume, il arrête pas de s'énerver. Un jour, il va choper un cancer de la gorge et il sera obligé de parler avec des tubes, et à ce moment-là je rigolerai bien, je passerai devant lui l'air de ne pas le voir et il va me dire tout doucement "Hé, fiston… ça va ? ", et moi je lui gueulerai dessus, et ça l'énervera tellement de pas pouvoir gueuler plus fort qu'il restera bouche bée, à regarder sa progéniture. Peut-être même qu'ensuite il ira se cacher pour pleurer, après tout, on peut bien rêver. Moi je suis rien qu'un petit con, il arrête pas de me le répéter, et à force je vais bien finir par croire que c'est ce qu'il voulait, avoir un petit con à la maison. Le plus con, c'est pas de se faire gueuler dessus, on s'y fait, mais c'est qu'après il me faut au moins un bon quart d'heure pour arriver à me calmer, parce que même si je réagis pas, c'est pas pour autant que je reste calme : je bous. Mais ça se voit pas, il serait trop content. Alors je reste un quart d'heure sans rien faire, et un quart d'heure, c'est long. Ensuite je continue à lire. Keynes.

Keynes vous pouvez pas savoir qui c'est ce type, pour moi c'est presque un dieu, mais je sais bien qu'on n'a pas le droit de dire ça. Aujourd'hui les gens pensent que lire Keynes c'est pire que violer sa mère, parce qu'il aurait fait de son temps des trucs innommables à d'autres gens, et qu'il aurait rendu malheureuse la terre entière s'il n'y avait pas eu sa disgrâce. Moi je dis que c'est des conneries. Ca se sent qu'un type comme ça ne veut le mal de personne. Un monde meilleur, voilà ce qu'il voulait, mais les gens n'ont rien compris, c'est une victime de son époque. Aujourd'hui, tout le monde parle des bons sentiments, de l'égalité et de la solidarité entre les frères humains, tous ces abrutis qui s'imaginent qu'on peut aimer la terre entière sous le seul prétexte que les autres nous ressemblent. Moi, si un jour je rencontre un type qui me ressemble, je le frappe, je le cogne, je le massacre. C'est déjà pas facile de se taper son image tous les matins à la place de celle qu'on aurait pu avoir, alors imaginez un type qui vient vous trouver, la gueule enfarinée et vous bassine de ses états d'âme, vous raconte sa vie en croyant que ça va intéresser quelqu'un, et qui par-dessus le marché vous annonce être votre frère, votre ami, votre avenir. Je tuerais pour ça. C'est la véritable horreur, croiser un type comme ça, qui vous regarde dans le blanc des yeux sans scrupule. Au moment où cette putain de fraternité viendra se frotter à ma porte, j'attendrai derrière avec une grenade, un fusil à pompe, une mitraillette et je sulfaterai mon prochain dans l'intimité, sans émotion, froidement.

Mon prochain n'existe pas, tout est loin de moi, rien ne me touche pendant ces quarts d'heure, je crois que je suis inatteignable tout simplement parce que j'existe pas, je suis en vie mais je vis pas, je respire mais c'est de la poussière qui sort de ma bouche, c'est de la glaise qui durcit au fond de mes poumons, je suis un cadavre qui pense et que celui qui me ressemble vienne le dire en face, même pas besoin d'arme, il supportera pas son propre regard sur ce moment de vérité.

 

 


Bonjour !


Le matin, je pose de la glu sur le bord du balcon. Dessus, je parsème un peu de pain et j'attends que les moineaux viennent. Petit à petit, ils approchent et mangent le pain, puis battent des ailes pour s'en aller. Mais la colle est forte, alors un autre arrive, et puis un autre encore.
Au bout d'une demi-heure, j'ai plein de belles couleurs sur mon balcon. J'ouvre la fenêtre, et regarde en face chez la voisine qui ouvre ses volets.
Elle me regarde, et je lui dis :
- Bonjour !

C'est quand même plus beau que des plantes vertes.

 

 


Contrariée


J'ai pris le cutter orange et j'ai
découpé ses yeux sur la photo, je
me suis souvenu de la bouche que j'
aimais quand elle était contrariée, je
l'ai dessinée avec un marker noir. J'ai
pris le nez dans la publicité pour la crème. J'ai
ramassé des cheveux chez la coiffeuse et j'ai
j'ai
et j'ai
oui j'ai
posé tout ça sur le bureau,
pris des échalotes au frigidaire,
posé un morceau sur mon oeil mouillé,
recollé les morceaux.
Supplié que tu me pardonnes,
fait toutes mes excuses.
Mais tu ne réponds pas, tu ne dis rien.

Alors j'ai tout collé sur la télévision
et je monte le son, je monte le son.

 

 


Des prunes


Je mange des prunes parce que j'aime ça. j'aime le goût des fruits fermes et sucrés, et leur peau sous ma langue se mélange à leur chair. Le jus coule dans ma gorge, un peu entre mes doigts aussi.

Mais à chaque fois, je mange les noyaux. Et je m'y casse les dents. Et à chaque fois, j'avale les noyaux, et je me troue le ventre.

Alors je bois beaucoup d'eau, et je marche un peu. Dans la rue, je ne vois que des sandwiches et des gigots entiers du coca et du vin. Mais les plus belles prunes, je les ai sur mon arbre.

Et je les sens dans mon ventre.

 

 


Sexitude 2


Mer
Orange
Nue

Animale
Modérée
Entière
Retour
Égoïste

Partage
Renaître
Incertaine
Sexitude
Exclusive

Mon Amère Prise

 

 


Mon chêne


Je ne savais pas que la vie c'était ça aussi.
Je ne savais pas que le miel était fait de ces milliers d'abeilles qui n'ont jamais piqué personne, amoureuses des fleurs et de leur servitude.

Je ne savais pas qu'à chaque cuiller, leur abdomen chargé d'odeurs se déchirerait sur ma langue et piquerait bien après leur vie ma gorge rougie du plaisir d'avoir goûté à leur esprit.

Je ne savais pas qu'on était bêtes d'avoir eu si peur des piqûres de ces animaux si petits.
Et aujourd'hui c'est toute la ruche qui gronde dans nos ventres gonflés du plaisir qu'on leur a volé, pris à ces animaux si petits.

Je ne savais pas non plus qu'on pouvait marcher sur un sol si tendre avec des talons si pointus. Que la poussière qui vole ici est aussi lourde que de la terre entre les doigts. Chargée du sang de ceux qui ont laissé couler leur cœur le long d'une lame vivante, elle boit l'eau douce et c'est de la boue qu'on trouve au fond d'un puits de vies, alignées comme des pierres sans nom qui crient silencieusement leurs peines de n'avoir pu savoir avant.

Et je ne savais pas qu'on pouvait bien dormir, ivre et repu sous un gros chêne en attendant que l'été sèche toutes ces eaux tristes.
Je ne savais pas qu'on pouvait s'enfuir sans rien perdre,
rester sans rien faire ou bien fermer les yeux.
Je ne savais pas qu'on pouvait être heureux en s'arrachant le cœur,
et imbécile en croyant au bonheur.
Je ne savais pas qu'on pouvait être un homme en marchant sur des crânes brisés sans regarder si leurs yeux sont ouverts ou fermés.

Je ne savais pas tout ça.
Je savais juste qu'un jour, je l'apprendrais peut-être.
En souhaitant que ce soit le plus tard possible. Mais demain est si vite arrivé

Alors aujourd'hui je me sens léger parce que j'ai tout laissé tomber, les fleurs et les abeilles, les rouges-gorges et le miel, la terre et ses racines, les corneilles et leur bec qui planent autour de moi en chantant le même mot, crois moi, crois moi, crois moi encore et tu verras. Ce que je vois, c'est leur sale couleur qui me cache l'horizon bleu pur

Je me sens si léger depuis que j'ai abandonné le restant d'humanité que j'avais su garder, le reste de l'humanité peut bien crever, mon chêne est toujours à sa place, le désert peut bien avancer.
Moi je dors à l'ombre.

 

 


Loin


J'ai plié tous les papiers que j'ai trouvés, fermé les cartons, rangé les chaussures et oublié les adresses, les cafés, les rendez-vous, les minutes et les années, j'ai changé l'eau des poissons et entrouvert la porte, j'ai vu le chat tourner autour du canari qui n'avait rien changé à ses habitudes, la tête enfouie sous son aile alors qu'il fait soleil. J'ai fermé la boite aux lettres, déchiré mon nom et ouvert la porte de la cave. Tout au fond il n'y a plus rien et seule la poussière vient accueillir les dernières visites, j'ai fait de mon mieux pour ranger nos deux boîtes l'une à côté de l'autre, et puis j'ai fermé la porte. J'ai dit bonjour aux mômes qui traînaient dans le couloir, j'ai tiré la porte en verre et suis sorti. Dehors, la lumière, le vent sec et les toits, j'ai penché ma tête sur le côté, la frange sur la tempe et le ciel sur la joue j'ai cherché un sens à tout ça. Mais je n'ai vu qu'un ciel vide. J'ai remonté la côte jusqu'à l'arrêt du bus et je me suis assis, comme tous les matins je me suis assis mais cette fois-ci je n'attendais plus rien. Le premier est passé, plein de ces voyageurs sans plaisir, puis le second, le troisième et les autres, tous les autres sont passés et je ne suis pas monté. J'ai marché à l'envers tous les itinéraires gâchés par l'habitude, toutes les promesses étouffées par l'heure exacte, tous ces machins-choses qu'on n'a jamais su nommer et qu'on partage chaque jour, j'ai compté chaque regard fuyant, j'ai apprivoisé les ordures et les merdes de chien, j'ai fouillé dans les poubelles, les deux bras dans la viande pourrie et les ongles noirs j'ai trouvé sous les pizzas et les poulets l'odeur de notre amour, j'ai sorti cette chose puante du fond de la benne et je l'ai frottée contre mon pull, j'ai reniflé comme un chien le creux de cette chose-là pour voir si l'odeur était restée, j'ai raclé les rainures et j'ai léché les plaies, rassemblé les morceaux dégoulinants, rogné les morceaux de chair et les os pourris, j'ai tout caché sous ma veste et j'ai couru pour l'emporter loin de ce monde-là.

 

 


Aquatique


Les chiens dorment et les oiseaux s'élèvent
toujours vers les rêves imbéciles,
les rêves éternels, les rêves idiots,
mais les rêves.

Le cocher prend l'eau et le cheval boite
un peu dans la ville, il a traîné de grandes idées
dans la campagne et se souvient
du goût de l'eau entre les mors.

Le sous-marin a coulé la nuit dernière,
personne ne s'est rendu compte
qu'il ne remonterait plus cette fois-ci,
il est resté tellement souvent au fond de l'eau
qu'on l'a imaginé hors du temps.

Mon poisson vit encore.

Ma femme est morte, ma fiancée est née.
Un avion ne se pose jamais, il attend.
Mardi c'est la semaine qui grandit.
Demain je n'aurai pas peur d'hier.

mon poisson rouge vit toujours
mon poisson rouge vit toujours
mon poisson beige vit aussi
mon poisson jaune dort encore.

Mes amis sont tous invités
je raconte n'importe quoi.
Jeudi c'est la semaine qui vieillit.
Je ne me rendrai pas.
Mes amis m'ont trahi
mon avion est tombé
mes avis sont partagés
ma femme s'est évanouie.

Mon silence m'a acheté
un cordon synthétique
qui m'empêche de penser
à ces i que j'oublie
ou ces o que je bats
pour faire encore du bruit
idiot

je ne me rendrai pas
je compte mes oublis
j'oublie les sommes
et je veille

aquatique

 

 


Rencontre


Lui c'est un bout de fer, une planche de chantier tordue au dessus de la tranchée, une table de bar qui incline les verres, un espace entre deux passants. Elle une action qui dévalue, un habit qui sèche dans la machine, un papier plié en étoile, une auto en roue libre, un sparadrap sur l'œil. Elle s'est foulée le poignet, il a trouvé un sac en bas de chez lui, il a monté une à une l'escalier qui descend à la cave, il a cherché ses clés au bout de la lumière, il a posé la malle dans le sac, la poussière sur l'émail, la porte sur la lumière et il est là. Devant. Chaud et rouge au fond du couloir. Elle dit, redit qu'elle a trouvé son sac, elle sent la chaleur des sulfates enfoncés dans l'estomac glacé, elle avance à talons plats, elle pousse la porte, enfonce la clé et ferme ouvert, entend la lumière dans la cave, descend un à un les arches du plafond et distingue au bout de l'allée ses deux jambes tendues comme des colonnes. Il regarde et elle avance. Aucun ne se souviendra de la rencontre, aucun n'aura gardé la mémoire intacte après avoir franchi l'autre et suivi sa trace.
Dehors, les voitures continuent de passer au dessus des arbres abattus sur les grands champs de pommes vierges.

 

 


Idées-lumière


Mimétisme étendu sur une feuille allongée.
Comme deux corps froissés et silencieux,
l'un pense et l'autre regarde sans dire
les couleurs qui peuplent ses idées-lumière.
Au plafond gris qui nous voit, tu confies
tes rêves qui brûlent et tes envies qui dorment.
Les dernières douleurs sont toutes désarmées
par la simplicité de nos mots inutiles.

Ici le silence nous berce
de son regard immobile et franc.
Rien ne vient déranger nos échanges muets
comme deux poissons respirant la même eau,
rien n'est aussi limpide
que ton sel sur ma bouche
et mes bleus sur tes yeux.

 

 


Digitales


Un bateau qui dort sur cette mer si profonde, une idée qui mâche nos songes et tes cheveux toujours détachés toujours libres toujours fuyants vers l'horizon rayé de cette mer si douce qui nous a toujours bercé et donné ce que nous n'avions osé demander au plus riche des hommes comme au plus pauvre des égarés. " Que l'amour soit en vous comme il est en ces deux-là disait Dieu lui-même ", l'amour a tout mangé et nous voilà encore affamés comme deux enfants devant un si gros gâteau qu'il faudra bien en laisser un peu pour demain, ou après demain, ou la vie.

Tu sais la vie m'a déjà tant donné puisqu'elle m'a laissé ta main croisée dans mes doigts lisses. Et depuis ce jour là, nos empreintes digitales se sont mélangées comme deux fleurs greffées sur une même tige, deux digitales empruntées à la terre et qui laissent leurs pétales flotter sur cette mer si large.

Ce soir, je suis sans toi et déjà je suis seul. Je repense à toutes ces soirées passées à contempler l'amour qui bouge dans nos yeux comme un jeune chat qui ne vieillit pas, griffant nos doigts croisés comme un vent frais en soirée. Aimer en été et encore en automne, l'hiver viendra nous raconter que le printemps arrive, pour couronner nos rois qui attendent sans bouger leur jour et enfin devenir nos espoirs trop souvent intouchés.

Le temps s'est arrêté pour atteindre nos doigts croisés, comme deux aiguilles qui ne bougeraient plus l'une sans l'autre. Tu es la grande et je suis la petite, tu es si grande et moi si petit, ton caporal mon amanite, mon amante et mon nid, nous irons là-bas parce que c'est mieux qu'ici et que la mer nous dit encore de nager jusqu'à elle.

 

 


Le jardin du lendemain


J'ai semé toutes les graines. J'ai posé tous les grains sur ta joue pour qu'ils s'ouvrent pendant ton sommeil et que toutes ces taches disparaissent de tes yeux. J'ai planté toutes mes flèches dans ton lit pour empêcher le temps de rayer tes paupières. J'ai tout arrosé et j'attends. Peut être que rien ne poussera, et puis peut être pas. Peut être que tu viendras ou tu ne viendras pas. Peut être qu'un orage viendra gronder nos terres. Peut être que le soleil a déjà tout brûlé.

Mais peut être pas.

Je n'ai plus qu'à attendre, la saison est finie et l'automne est fermé, c'est un bel hiver qui se prépare en été, une steppe aride et claire comme un plateau d'argent au café renversé, et avec quelques miettes collées sur la cuiller.

Il est tard, je sais qu'il est tard, il est presque trois heures et le matin s'évade, on a tous au poignet ces chaînes qui nous tiennent comme des horloges muettes qui ne sonneraient plus, mais dont les aiguilles sourdes à chaque heure rapetisseraient pour à la fin ne plus être qu'un point. Et l'heure est en retard, on ne l'attendait plus et puis un jour elle vient nous sonner à sa porte, et nous dire de venir, ou bien de repartir, demander le chemin de l'heure la plus proche parce qu'elle ne sait même pas les chiffres qu'elle aligne comme des pierres vivantes, et le Petit Poucet revient à la maison pour voir une dernière fois l'horloge de l'entrée sonner à la même heure, toujours à la même heure le coucou sort et puis c'est l'heure de s'en aller.

Le temps est criminel quand il ne nous touche pas. Quand il ne nous lave pas de toutes ces heures passées à regarder demain.

 

 


Le fleuve


Bien au-dessus des îles vers les arbres fruitiers
Coule un fleuve serein dont l'eau est abritée
Par des monstres tranquilles qui regardent d'un souffle
Étonné leur image grandir et s'éclairer.

Dans ce fleuve limpide coule une eau étrangère.
C'est celle qu'on peut voir inonder de lumière
Un orage éclatant. C'est un miroir vivant
Chargé de vies entières qui défile devant
Les yeux épanouis de monstres centenaires
Qui ne connaissent le temps que par sa douceur tiède.

Au sein de ce berceau papillonnent des pierres
Polies comme des diamants, souples comme des paupières
Qui rêveraient de sel et d'un peu de moiteur
Au milieu du désert.

Le temps s'arrête et pose ses sacs chargés d'aiguilles
Et ses chaussures trop grandes pour contempler assis
Ce fleuve qui s'étire comme un matin laiteux.
Côte à côte les bêtes, les pierres et le temps
Se reposent ensemble pour épouser le fil
D'une eau qui ne sèche pas. C'est un amour qui vit

Bien au-dessus des îles, et les arbres fruitiers
Ont grandi sur ses rives que des monstres tranquilles
Ont choisi d'habiter parce qu'ici leur image
Est un parfum trempé d'un peu d'éternité.

 

 


Sexitude 3


Légèreté des mots
Acuité des mains
Évanescence des lèvres
Immunité des sens
Amour et trahison
Crime et sentiment
Retour
Silence.


Amère et créatrice
Limpide et absolue
Éternelle Aphrodite

Où suis-je quand tu dors ?
Es-tu là quand je dors ?
Ma Sexitude.

 

 


La petite semaine


Ça fait un paquet de semaines
Que dimanche n'est pas revenu
Le goût de l'eau toujours le même
La semaine des quatre jeudis

Retourne toujours à la mer.
Sur la presqu'île des vendredis
Robinson n'est plus solitaire
Un millier d'autres autour de lui

Attendent que dimanche revienne
Égarés dans les jours en di
Naufrage à la petite semaine
Une autre bouteille est partie

Le paradis à la semaine
Est-ce que tu en as envie?
Aussi ?

Le paradis chaque semaine
Est-ce que tu le vis
Ici ?

 

 


Montgolfière


Il faut que j'y arrive. Le plus sensible est au début, quand on est encore capable de fraîcheur et de jeunesse, qu'on sort encore de l'enfance sans vraiment entrer dans quoi que ce soit d'autre, lorsqu'on abandonne volontairement les petits tics de la lèvre inférieure, la langue qui lisse l'intérieur des dents sans que ça se voie, le gros orteil qui racle le cuir de la chaussure, la couture du pantalon qui gêne entre les jambes. Quand on se dit qu'il faut abandonner encore quelque chose, comme une montgolfière. Là, c'est le plus dur, ça coûte. On prend son petit soi par la main et on lui montre la vaste terre, les belles prairies pour l'emmener au fond de la forêt et l'abandonner comme un chien. Mais ensuite, le pli est pris, le geste est appris comme une aiguille connaît le chemin de l'autre côté du tissu. Chaque chose qu'on perd est oubliée sur un coin de table et le serveur l'emporte d'un coup de chiffon, ça ne vaut pas grand-chose ces petites choses qui s'évaporent sous nos yeux. On laisse traîner un paquet vide, un outil sale, on laisse passer, on laisse pisser, on engendre la mélancolie et on élève des voix qui ne disent pas grand-chose, on oublie cette petite douleur qu'on ressentait avant le plaisir, on oublie cette attente qui semblait immortelle, on oublie le bruit du train qui chante sans penser à la destination, on oublie tout. On ne pense qu'à soi. Et puis même plus. Les jours finissent par envahir le calme, les jours finissent et on attend le matin, et les matins sont longs, les jours n'ont plus la menace qu'ils savaient cacher et qui nous criait à l'oreille de se dépêcher, de ne pas attendre, de manger tout, de vivre vite. On désassemble petit à petit chaque pièce du jeu de construction et on ne voit même pas de rouille, tout est propre, en ordre. Chaque chose qu'on enlève soi-même est une trahison, mais contre qui ? Il n'y a plus de guerre, plus de frontière, plus d'animal qui cherche l'homme, plus rien qu'un siège à six pieds et deux mains posées sur deux accoudoirs. On est d'accord, on a le calme, la paix intérieure, la plénitude, le bonheur utile, la société parfaite, on a perdu le grand combat et les soldats sont sur la table, petit à petit on s'accommode, on vocifère, on plisse le front, on baisse le ton, on change de rien, on pense à soi. Et puis même pas. On oublie. J'y arrive et apprends à ne devenir plus rien. Plus rien d'autre qu'un non-sait.

 

 


La marée basse

 

Ça ne m'intéresse pas de savoir
Tu fais ce que tu veux bien et je n'ai rien à dire, après tout il doit y avoir des raisons, il n'y a pas de hasard et tu sais bien que rien n'est pourtant fait exprès, mais c'est comme ça, ça ne m'intéresse pas de savoir. Comprendre quoi, comprendre qui, comprendre comment, c'est tellement impossible. Ça ne m'intéresse pas de vouloir que tout soit comme on l'aurait aimé, de vouloir s'acharner à n'être autre chose qu'un petit ergot de seigle dans la moisson de toute une saison, cette saison est finie et c'est un hiver qui se prépare, ou bien un automne interminable, la mer se retire et les monstres sortent la tête de l'eau, petit à petit il vont s'approcher du bord, ramper sur leurs écailles et venir autour de nous, et tu verras, il ne nous gêneront même plus, on va s'habituer et on aura beau faire, on aura beau dire ou bien se taire, ils seront tout près de nous comme des enfants-soldats, des mendiants, un bout de chair, un morceau de peau, une goutte de sang, un grain de mystère, ils vont nous dépecer de tout jusqu'à ce qu'on soit nus, jusqu'à la saison prochaine. Alors même si tu veux bien tout expliquer, si tu veux raconter comment, si tu veux que je regarde avec les yeux de la raison et que j'écoute tes paroles, moi je ne sais pas, je ne sais plus, je n'écoute que le son de ta voix, je ne vois que ta silhouette, je ne comprends que ton odeur, je n'entends que ton souffle et les mots sont des étrangers, ça ne m'intéresse pas de savoir.
Je sais déjà qu'il faudra se battre envers et contre nous.

 

 


Ailleurs


Sable chaud
Maison tiède
Vent léger
Mer calme

Avion

Abri sec
Feuilles froissées
Lumière faible
Mains moites

Liquide

Toucher du doigt
Lever les yeux
Entendre mieux
Parler un peu

Sommeil

Je me lève, ébloui par la chaleur et regarde mes pieds qui dansent encore dans le sable glacé de cette plage en hiver. La nuit ne s'est pas encore levée et quelques traces ondulent vers l'eau qui se retire. J'ai dormi trop longtemps, aujourd'hui le rêve est fini et la vie commence. La vie sans rêve c'est un repas sans appétit, une bouche sans lèvres et une plage en hiver. Je m'approche de la maison fermée et toutes les fenêtres sont cassées. À l'intérieur, les murs sont clairs et la table est dressée. Deux chandeliers et une longue table en travers de la pièce. Les plats sont fumants et les bouteilles de vin ouvertes, mais aucune odeur, je n'ai pas faim. En face sort de la cuisine une femme en robe jaune à motifs verts, et en me voyant elle m'invite à la rejoindre, lorsqu'elle sourit on voit toutes ses dents. Mais elle n'a pas de lèvres. Derrière moi la neige a recouvert les traces qui menaient jusqu'à la plage. Le sable est blanc et la mer noire, le ciel est sombre et ma peau claire, je tombe d'éveil.
Je rêve.
Je rêve que je ne rêve plus
Je dors ou bien je vis
Enterré
Tombe de sommeil.
Je coule
Je danse
Je vole
L'avion
Liquide
Sommeil
S'en mêle
M'emmène
Je vis
Ailleurs

 

 


À l'hôpital


Les médecins, les infirmières et plein de grands lits. Certains sont vides, d'autres défaits et encore tièdes, ceux qui sont occupés par deux yeux à demi-ouverts et un corps abandonné qui les prolonge ne sont pas les plus nombreux, mais ils retiennent toute l'attention des visiteurs.
Aujourd'hui, c'est l'opération portes ouvertes, comme chaque année. On s'est rendu compte depuis longtemps que l'ouverture des locaux au grand public redonnait un coup de fouet au moral des patients en train de se battre contre la douleur ou l'abandon. Les femmes se maquillent parfois, certaines simplement se changent même si on ne voit pas leurs vêtements, d'autres refusent complètement de modifier le moindre détail à leur quotidien mais paradoxalement, ce sont souvent celles-ci qui sont le plus touchées par ces rencontres impromptues. Les hommes se contentent régulièrement de se raser et de redresser leur matelas mécanique pour sembler plus valides. Et les gens passent.
Au début, les passants engageaient le dialogue spontanément avec les patients qui répondaient le plus souvent évasivement, d'une manière convenue ou bien agressive tant les questions posées tenaient plus de la politesse gênée et de la bonne conscience, que d'une réelle envie de comprendre et de partager la souffrance des gens alités. Puis il a été décidé que le dialogue serait déconseillé, sauf à l'initiative des malades, qui justement n'ont pas toujours les moyens physiques ou psychologiques d'engager la conversation. Restent les regards. Parfois même une main effleurée, un signe de la tête, un sourire masqué. Pendant quelques heures, on ne sait pas trop pourquoi mais c'est vérifié, la mort se cache, la maladie s'arrête, la progression cesse. On n'a pas encore vu de patient décéder pendant cette journée annuelle, ou alors ceux-là étaient déjà inconscients, mais pour une grande majorité, étrangement la mort s'effrite devant ce public pourtant étranger à leur face à face quotidien avec l'incontournable injustice. On voit de temps en temps un rictus s'accrocher au visage d'un presque cuit et qui ressemble à un sourire permanent, mais on ne comprend pas bien cela. Les gens pensent que c'est la chaîne des visiteurs compatissants qui gonfle le cœur de ces patients, mais on a entendu des murmures entre les lits, et puis ces quelques lettres retrouvées qui disent toutes que le décalage entre les passants attendris et l'imminence de la mort si proche est tellement profond que l'ironie l'emporte sur la détresse.
On ne sait plus soigner ces gens-là, on n'a pas trouvé pourquoi et ceux qui cherchent s'épuisent les uns après les autres sur des diagnostics contradictoires, des maladies inclassables, des budgets rétrécis, des avenirs plus clairs dans le privé, des climats de travail moins pesants, personne ne sait mais on a remarqué que la mort se reposait ces jours-là.

 

 


Destination Inconnue


De toutes façons
Être ici ou là-bas
Sans toi c'est comme
Tourner en rond
Idiot.
N'importe quelle île
Au bout du monde
Toutes les mers
Invisibles rivières
Ondulent sur tes rives
Narcisses au bord de l'eau

Ici ou là-bas
Nu
Comme au dernier jour
Oublié survivant
Négligé, je suis le
Naufragé d'une destination
Unique
Et toujours inconnue.

 

 


Si


si tu partages
un jour
si tu partages ton idéal
avec un Autre
si un jour tu partages tes rêves
avec un Autre

si tu partages
un jour
si tu partages ta jeunesse
avec un Autre
si un jour tu aimes être
un Autre
comme il est
toi

si tu partages
un jour
si tu partages avec un Autre
n'oublie pas
pour toujours
qu'un jour
comme avant
comme le temps
Il partira

et ton idée
ton songe
ta mémoire
ton miroir
ta seule image
restera
fidèle et effacée
vierge et usée
près de toi
comme un chien
un Indien
sans parler
regardant
comprenant
en

silence

 

 


Le soir


Le soir je compte les moutons dans ma chambre
Les barrières de corail les anneaux dans les cheveux
Les ficelles à la patte les orangs-outangs bleus
Le soir je joue
Parfois je dors

Le soir je danse avec des souris grises
Des chatons belliqueux des fourmis égarées
Du soleil sur mes doigts je tourne les rayons
Le soir je joue
Parfois je pleure

Sur moi sur toi sur eux et sur nous
Surtout le soir
Surtout le soir

Je compte les arbres dans la forêt
Et les murs de la ville
Je compte les jours dans ma main
Et les lignes télégraphiques
Me répondent encore
Qu'aucun téléphone, aucune lettre
Aucun mot, aucune note
N'ira jusqu'à toi
Aucune peine, aucun parloir
Aucun sursis là-bas

Le soir je compte et je recompte
Les années et les heures
Les secondes et les siècles
Me séparent de toi
Me rapprochent de toi

Le soir c'est la nuit que j'attends
Mais elle ne vient pas
Le soir c'est la vie que j'entends
Marcher dans tes pas
Le soir c'est mon lit qui se noie
C'est le jour qui s'évade
C'est le soir que je pense
A toi

Et même si tu n'es plus là
Même si c'est comme ça
Même si les amis me disent
Qu'il faut dormir
Le soir je compte les pas
Qui me séparent de toi
Le soir je compte les pas
Qui me rapprochent de toi
Parce le soir
C'est le jour
Sans toi.

 

 


Le con des deux


Oui c'était moi le con des deux, les jambes qui dansent, le grand niais qui sourit, le protecteur qui protège de que dalle, le mec de Paris qui se la joue aux terrasses, le professionnel. Lui c'était le cultivé, la tronche, le mec qui sait de quoi il parle quand il se tait, le bosseur du fond de sa cité craignos de Saint-Denis et qui finit à la recherche, le musicien éclairé, l'Amateur.
Les regards lancés à la sauvette pendant que les autres s'envoyaient leur fix dans la mansarde, les traversées de Paris sans un sou en poche à marcher jusqu'au matin, les discussions énervées pour un détail de merde, le rendez-vous des jeudis soirs au musée d'art moderne où on apprend la musique par osmose, le pétard dans la voiture du grand frère sous les rouleaux du lavage automatique, son retour dans le rang en jouant la défausse pendant que je me fais virer du bahut, le projet qu'on continue quand même parce que sa lâcheté et ma connerie c'est pas une raison suffisante, le Real Book tous les samedis et l'indigestion de religieuses dans la rue Lepic, les cons autour toujours des cons toujours des cons et d'autres amis d'autres concerts d'autres compos d'autres duos. Des années sans se voir, deux secondes pour faire le pont, le geste au bon moment. Et puis tout le reste, les arènes de Nîmes les bars de La Ciotat le Portugal et la Belgique, mes peines d'amour et je survis, sa peine d'amour et il en meurt. Parce que c'est le seul et que tout le monde s'en fout tout le monde a deux ou trois cartouches et lui une seule grenade, je suis bien un con de raconter ma vie qui voit s'enfuir la sienne et rien ne rapproche, rien ne s'étonne, rien ne pardonne il doit déjà être en rogne de voir étalé dans la mare ce qui vaut quelque chose quand c'est fini mais voilà j'ai beau essayer de trouver des failles dans le mur pour m'accrocher c'est lisse et ça dérape, ça glisse et ça se détache comme du coton et rien ne retient les larmes quand on dit que ce sont les meilleurs qui s'en vont, c'est parce que le pire c'est toujours ce qui reste à ceux qui restent et qui regardent leurs pieds creuser des trous pour enfermer leur émotion, faut plus parler, faut pas montrer parce que personne n'en a rien à cirer et c'est normal mais c'est brutal et il y a des jours où j'ai du mal à le supporter alors je raconte ma vie comme une petite vieille au bord de la route qui regarde passer des camions de lait des petits soldats des ananas et des figues sèches qui tombent de l'arbre me collent les joues et j'ai du mal à nettoyer ça fait pas mal les fruits séchés mais c'est les fruits qu'on a mangé qui restent en travers de l'estomac et les noyaux au fond du ventre c'est un sac de billes qu'on peut plus échanger, le calot au fond des yeux et le crayon pointu dans la main, on a envie de percer son panier et d'aller sur le grand marché, sur l'étalage il y a plein de marchands mais plus de clients, c'est le grand marché découvert qui se tient la nuit sur les plaines des âmes qui crient si fort qu'on peut pas les écouter on peut pas les bercer on peut juste passer devant et baisser les yeux en regardant l'heure pour se diriger toujours vers une gare allumée.

 

 


Le gâteau


Il faudrait juste un peu de temps pour que le ciel se change en eau, les rivières s'évadent de leur lit et les terres se fassent belles, il faudrait juste un peu de temps pour apprendre à fermer les yeux et voir qu'on vit parmi les arbres, qu'on dort comme des enfants et qu'on vit comme des anges, qu'il serait si facile de juste dire qu'on n'a pas tout compris, qu'on ne sait pas très bien ou qu'on n'a pas envie de voir la vie comme elle est, de voir les choses comme ça, sans vie ou sans frisson, alors qu'il suffit juste d'un peu de temps pour être sûr qu'elles respirent, pour donner sa main à couper que les pierres sont des cœurs qui dorment et les bateaux des coquilles d'envie qui dansent sous un soleil crayonné par des doigts flous. Il faudrait juste un peu de temps mais les gens sont toujours pressés d'attendre la vie qui passe devant leur porte sans regarder qu'elle est déjà entrée par la fenêtre ouverte, par le grenier grincé, par la cuisine qui sent bon le gâteau tout chaud que les enfants vont manger.

 

 


De retour

(Chez moi)


J'étais rentré chez moi. Chez moi, ce n'était pas particulièrement un endroit accueillant, un confort personnel où on retrouve les habitudes qu'on a mis longtemps à apprivoiser, ce n'était pas un intérieur douillet ou une pelote de laine, chez moi c'était juste l'endroit où je savais qu'on ne viendrait pas me chercher. Je savais qu'une fois cette porte refermée, personne d'autre que moi ne l'ouvrirait parce que j'étais chez moi. C'était maintenant moi qui déciderait de l'intrusion du monde dans ma vie, au moins pour les quelques jours à venir. Le temps de me réparer.
J'étais parti en tournée depuis cinq semaines, jouer tous les jours dans des clubs enfumés et dans des bouges immondes, dans des salles éclairées par des centaines de regards et quelques projecteurs, sur des plateaux composés de nourritures variées, sur des scènes en bois et des sols en béton. Partout et n'importe où, en tous cas jamais chez moi. Manger sur le pouce ou à de grandes tables, aimer les aires d'autoroute comme des escales, apprendre le ronronnement opiniâtre du camion blindé de matériel noir, détailler le grain de la peau de chacun des autres musiciens à la lumière des phares croisés, lire son avenir sur la buée de la vitre et fermer son blouson comme son cœur pour que rien ne s'échappe. Fumer et puis boire et fumer et boire encore et puis dormir un peu, aimer sans amour et vivre sans peine, et donner, donner, donner chaque soir. Donner toute sa vie qui n'est pas une vie, mais donner encore, recréer une vie avec sa mémoire et puis l'offrir, se vider de tout et prendre ce qu'on trouve, un sourire, un cri, un regard dérangé, un corps agité, comme des animaux. Essayer d'ouvrir chaque salle avec ses doigts comme une noix fermée, et enfin dévorer le fruit sec en attendant demain. J'étais cassé comme un jouet hystérique et l'enfant s'était tapi au fond de la pièce, apeuré et tremblant. Il fallait que je me répare.

J'ai détaché chacun des liens qui m'enfermait, vidé mes poches, ouvert ma chemise, défait mes lacets et j'ai bu un long café, chaud comme le matin. J'ai dansé dans mes yeux en retrouvant mes livres raides sur l'étagère, fermé le store de mon appartement et je me suis assis en attendant quelques instants, en attendant juste que le temps passe et que je puisse l'écouter un peu se glisser dans ma soirée, s'allonger sur mon souffle et m'envahir. Je n'avais pas eu le temps, j'étais toujours pressé et je l'avais oublié, il ne comptait plus et en rentrant chez moi, c'est d'abord lui que je retrouvais, comme s'il était resté ici à attendre. Le téléphone ne sonnerait pas, personne ne savait que j'étais rentré et même si on l'aurait su, mes amis sans rien dire pensaient que je les oubliais, que j'étais ailleurs, dans d'autres sphères, sur d'autres rives que les leurs, alors ils m'oubliaient pour ne pas se sentir délaissés. Ils pensaient que j'étais heureux comme une consolation, puisque c'est ce que j'avais toujours désiré, et ils n'appelaient plus comme pour ne pas vouloir vérifier mon bonheur. Et j'étais heureux mais je n'avais pas le temps. Comme un argent liquide qui sèche à l'air libre, je ne pouvais pas dépenser mon bonheur et le construire aussi.

J'étais seul et j'écoutais le temps passer. Saine occupation. Je capitalisais. Je comptais mes minutes de plaisir retrouvé. Je regardais ma vie avant, avant la musique et avant les voyages, et j'étais heureux de devenir celui-là, celui d'aujourd'hui. J'étais heureux de retrouver mes amis, ma vie un peu grandie, un peu cassée mais renforcée. Heureux d'être de retour. Au fur et à mesure, je commençai à sourire et à capter ce plaisir si volatile, j'apprenais à voler avec lui et à l'inviter un peu chez moi, à l'apprivoiser et chanter avec lui. J'étais bien, j'étais mieux, j'étais moi.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, mais lorsque je me suis levé j'avais bien l'impression d'avoir grandi un peu. En même temps, j'ai senti comme une fuite, quelque chose qui s'échappait. Un décalage entre mon esprit calme et mon corps fébrile, et ça m'a pris quelques secondes de trop, comme un groupe d'oiseaux qui s'envolent en surprise. En me levant mon cœur s'est mis à battre, battre très vite et trop fort mais ça ne faisait pas mal, j'étais un étranger dans mon corps et j'étais à la porte, ça tambourinait sous ma poitrine si vite, si dur et je sentais mes jambes rapetisser. Je suis allé à la cuisine boire un verre d'eau, mais arrivé devant la table je n'ai pas pu. Assis sur cette chaise en bois devant la cuisinière, j'écoutais mon cœur battre encore plus vite. J'étais le spectateur de mon corps libéré et je ne savais pas quoi faire pour lui dire de rester. J'étais juste assis, comme un vieillard devant la vie qui passe, comme un enfant prisonnier de sa chaise haute, comme un idiot. Comme quelques instants plus tôt, mais tout avait changé. Je me disais que c'était bête d'attendre que son corps revienne, et puis je ne me suis plus dit grand chose.

Je suis tombé de la chaise, le nez contre le carrelage et j'ai fermé doucement les yeux, c'était plus facile. Plus doux, plus tiède, plus pur. Je sentais mon cœur hurler comme une foule grotesque et je l'écoutais, tapi au fond de la pièce, apeuré et tremblant. Je m'éloignais de lui, en refermant une à une toutes les portes qui me séparent de la scène pour atténuer le bruit de ces animaux fous, j'allais rejoindre ces oiseaux qui ne m'avaient pas attendu, je m'envolais comme eux en regardant le ciel, je devenais liquide comme cet argent impalpable, buée comme mon avenir, peau noire, camion, phare sur l'autre route. Je me retourne et vois mon corps lâché, abandonné sur le carreau, transi de froid et immobile dans ce bruit énorme. Je me vois en train de mourir mais qu'est-ce que c'est mourir ? Personne ne viendra, on m'a oublié, je suis seul, j'ai fermé la porte et maintenant c'est moi qui décide, pas eux, pas tous les autres, cette porte c'est la mienne parce que je suis chez moi, chez moi, et moi, moi je ne veux pas mourir, je n'ai pas terminé, j'entends ce rythme, cette musique qui joue, ces gens qui chantent et je suis pas là, je dois y aller, ce corps c'est le mien et personne ne viendra, il faut que le temps revienne comme avant, que mon bonheur m'attende, que j'ouvre la porte, que j'ouvre les yeux, les yeux c'est facile mais la lumière est lourde, je dois regarder, il faut que j'y aille.


J'ai ouvert les yeux sur le carreau géant, les ai levés vers cette chaise, saisi le pont entre les deux barreaux et me suis adossé contre la cuisinière. Mon cœur s'était calmé, mon corps m'appartenait et j'étais vide, j'avais les mains glacées, je n'avais plus de jambes et je ne savais pas ce que je devais faire, je ne savais pas quelle heure il était, je ne savais presque plus rien, mais je savais que j'étais enfin rentré chez moi.

 

 


Les pas perdus


Ce n'est pas une petite chose mais ce n'est pas un abri sous lequel on résiste, ce n'est pas une façon de parler mais ce n'est pas un trait qu'on souligne au crayon à peau, ce n'est pas une façon de marcher mais ce n'est pas une pose qu'on prend assis devant un tableau, ce n'est pas un avion mais ce n'est pas une tombe qui reste à terre, ce n'est pas une amie mais ce n'est pas une étrangère, c'est une chose qui reste à portée de main et qui ne tient pas entre les doigts, c'est une vision qu'on garde et un regard qu'on perd, c'est un soupçon qu'on a et une certitude qu'on oublie, un enfant qu'on regrette et une marée qui vient, une sympathie qui exaspère, une odeur timide, un calme envahissant, c'est un amant solide, une amoureuse absente, un paradis aride, une terre connue.

A chaque fois qu'elle vient, à chaque fois elle part, et je reste à chercher les empreintes de ses pas.

 

 


L'étranger
(Chagall)


Je ne sais pas pourquoi, parfois une grande nostalgie m'envahit par tous les pores lorsque j'entends une musique tzigane, mêlée de romantisme et qui vient de l'Est de l'Europe. Elle me parle non pas comme une musique, mais comme un chant d'adieu, une mélopée qui vient enliser chacun des pas qu'on fait pour avancer vers un but mal compris. Ce n'est pas la complainte de la mélodie qui me touche, ce n'est pas non plus la tristesse qu'elle contient mais plutôt autre chose, comme si elle m'appartenait et me disait de ne pas l'abandonner. J'ai abandonné une terre qui me vient de très loin, et seul l'air et le souvenir m'embrument encore la vision claire que j'ai aujourd'hui de mon présent, seule cette petite musique m'appelle et me dit de revenir, de rester et de ne pas oublier. Pourtant je ne viens pas de l'Est, je ne connais pas cette musique et elle n'évoque rien en moi qui me soit propre, elle est là et me regarde, je la regarde aussi et j'entends tous ces instants passés sans aucune douleur tinter maintenant du son de l'enfance et de l'oubli, je vois Chagall et mon grand-père, assis tous deux dans cette maison imaginaire et qui jouent à un jeu que je ne comprends pas, je vois ces vestiges d'un passé que je n'ai pas vécu, et un tatouage qui ne s'en va pas. Je vois ces morts qui défilent dans la neige en se tenant la main dans une grande ronde, vêtus d'habits décousus et qui ont tous la même expression d'une même famille, je vois les églises et les synagogues se côtoyer, remplies non pas d'hommes pieux mais de gerbes de blés fièrement plantés dans la terre fertile et qui s'inclinent sous la prière, je vois des parents que je ne connais pas et qui m'acceptent parmi eux sans m'entendre parler. Cette musique est la mienne alors que je lui suis étranger, complètement. Je ne saurais la dire ni la chanter, et pourtant c'est ma voix.

 

 


Transparent


Parfois on croit penser mais c'est l'écho des choses qui résonne en nous.
Il importe alors de se faire transparent, indemne, d'abandonner toute particularité pour être comme ces instruments de luthiers, si longuement travaillés qu'il vibrent à chaque souffle, et de taire sa voix pour laisser passer l'onde qui nous transporte.
Alors l'existence commence.
Mais on ne pense toujours pas on écoute.

 

 


Sans titre


ma famille est juive
plus je m'éloigne
et plus je la rejoins

loin, loin des terres promises
des paradis bleus
loin des mémoires vives
je veux

vivre à la lumière
partir dans les cieux
oublier la terre
le feu

loin, loin dedans mes veines
bleu dedans mes yeux
brûle l'oxygène
je peux

plonger dans la mer
boire tous les dieux
ivre comme l'air
le feu

loin, loin de mes racines
comme un point d'orgueil
crie en plein soleil
l'aveu

que ma famille est juive
et plus je la rejoins
plus je m'éloigne

 

 


Petit machin


Donne moi ton secret
petite fleur
donne moi ton odeur
et tes petits mystères
confie moi tes pensées
tes façons digitales
tes soucis du matin
montre moi le chemin
des racines
petite fleur
je partirai content
de dormir dans ton lit
et tu n'auras perdu
qu'un tout petit instant
petite fleur
tu pourras sourire
à la pluie

 

 


Les histoires en rimes


je n'aime pas les histoires en rimes
qui ressemblent à des entrechats
qu'on voudrait toujours très intimes
et qui finissent par les cent pas

je n'aime pas les histoires en rimes
qu'on aborde d'un regard froid
et dont doucement on devine
les jambes nues cachées sous les bas

je n'aime pas les histoires en rimes
qui ressemblent à tous ces destins
sans sacrifice, histoires sans crime
dont on connaît déjà la fin

les mots n'accordent pas leurs sons
leur sens est toujours trop jaloux
deux soli dans une chanson
c'est souvent la faute de goût

je n'aime pas les histoires en vers
apprivoisées le dos au mur
emprisonnées au frigidaire
comme des seins dans une armure.

la position du missionnaire
quand minuit cloche sous le coup
des habitudes, à l'ordinaire
le petit chat réclame son mou

les mots sont toujours trop jaloux
de ce détournement mineur
qui les force à lover le bout
de leur queue mais quand viendra l'heure

de compter sur ses doigts les pieds
les coupe-fins et les césures
aucun d'eux ne voudra rester
dans ce navire contre nature

je n'aime pas les histoires en pieds
de cape et d'épée ou en toque
je n'aime pas les mots déguisés
en reconstitution d'époque

 

 


Marché noir


C'est sur le prix d'un homme au marché noir qu'on juge de sa teneur. Pas au magasin. Il suffit d'engager la conversation et de regarder bouger ses lèvres. Deux trois mots et c'est parti, son nom, ce qu'il sait faire, sa façon de marcher, ses habitudes et son odeur. Le bout de la chaussure sale, les ongles bien lavés, le blouson élimé aux manches, la peau du travailleur. En quelques vérifications de routine on voit vite s'il vaudra ou non la somme qu'on est prêt à mettre pour l'emporter chez soi. Il ne faut pas l'écouter parler, il faut le regarder parler et entendre ce qu'il ne dit pas justement. Ses doigts qui bougent c'est un idéaliste, ses pieds qui se croisent il est fragile, son menton qui se lève il est incapable, ses épaules qui se serrent il travaillera, son corps courbé il est tendre, ses fesses larges il tiendra longtemps, ses narines qui s'ouvrent il saura s'exprimer. De toutes façons prenez votre temps, c'est vous qui achetez, c'est vous le roi.

Ne payez pas juste le prix qu'il faut, au marché noir ce n'est pas comme à l'entrepôt, il ne faut pas marchander ou alors à l'envers, c'est à dire payer plus. Payer le prix qu'on estime, plus une petite somme qui sera son estime à lui. Elle vaut moins cher que le global, c'est l'intérêt. C'est ce qui rapporte justement, le reste ça va droit dans la poche du vendeur qui de toutes façons ne fixe pas son prix, c'est fluctuant. L'intérêt par contre il est fixe, c'est l'acheteur qui décide et il décide toujours pareil, c'est convenu. Chaque acheteur n'a pas le même intérêt mais tous l'ont fixe. C'est sur le prix de l'intérêt au marché noir qu'on juge d'un acheteur.

Si il est disposé à payer une grosse somme pour le global, l'intérêt sera plus dur à saisir. Si il ne vous regarde pas en face, c'est le meilleur moment pour en juger. Il faut regarder d'abord ses chaussures, chères ou plastiques, trous ou pas trous, et puis ses boutons, fermés ou demi-fermés ou ouverts, puis ses mains, fixes ou mobiles, puis ses yeux. Si il vous regarde parler sans vous écouter, l'intérêt sera élevé. S'il vous écoute attentivement, c'est qu'il se cherche dans les voix qu'il entend, oubliez, mais oubliez. Il ne paiera rien. il laissera juste le prix du global et vous pourrez toujours vous gratter pour trouver l'estime ensuite, il ne restera rien et c'est mort. S'il parle sans écouter, c'est un acheteur qui ne sait pas encore qu'il sera vendu à la prochaine foire. S'il ne vous écoute pas et ne vous regarde pas, c'est qu'il sent votre odeur, on est donc en phase avancée. Rentrez la langue. S'il vous écoute bien dans les yeux et qu'il sourit en face, attendez. Parlez moins. Il sourit encore, tentez la grimace. Il ne sourit plus, tentez la grimace, de toutes façons, faites voir, la haine au fond des doigts et votre prix affiché sur la poitrine, faites voir vos dents. Larges saines et régulières, il va ouvrir les lèvres. Petites et tranchantes, il sera très intéressé. Carrées ou en désordre, mordez-le et partez, tout ce qu'il fera c'est les arracher une à une pour vendre l'ivoire au prix du poids. C'est vous qui vendez, ici c'est vous le roi alors n'attendez pas.

 

 


L'eau tiède


Cela fait deux jours que j'ai réalisé. Dans le fond, ça n'a aucune importance et probablement personne ne viendra vérifier, mais je puis le dire sans aucun doute aujourd'hui, je suis mort. Bien sûr, ça ne se voit pas, mes mains s'agitent et mes yeux tournent encore dans leur orbite, j'ai la peau claire et une bonne complexion , pourtant à y regarder mieux, presque rien ne me différencie de ces gens du passé qui ne sont plus qu'une date dans un carnet et une couronne de fleurs posée à terre. Je m'alimente, je me déplace et suis doué de parole, pourtant rien ne vit dans ce corps nettoyé, rien ne pourrit dans cette combinaison de chair et d'eau. Aucun échange, aucune hésitation, lorsque je vous regarde fixement et que vous me renvoyez ce regard franc, je ne vois rien. Je ne sens rien, ou plutôt ce que je ressens n'est rien, ne ressemble à rien de ce que l'on nomme vivant. Et même plus, je vous aime, oui je vous aime comme on aime la nourriture et l'alcool, parce qu'on ne connaît rien d'autre pour s'alimenter, et qu'il faut s'enivrer pour continuer. Mais cet amour si humain d'apparence est tout entier contenu dans mes muscles et mes réflexes, entre mes dents et mes gencives, dans mon corps amoureux du bien, animal. Rien ne résiste en dehors des chairs.

Ça m'a pris un long temps, à réaliser cette évidence qui me suçait chaque jour davantage, qui m'étranglait dans mon sommeil, et aujourd'hui que j'en ai la prétendue conscience, je recherche, tourné vers les jours anciens, où cette chose a commencé, depuis quand mon corps s'est, seul, libéré de cette âme qu'on décrit unique, universelle et qui n'est simplement qu'une empreinte, une coquille abandonnée dès les premières années sans même un souvenir orgueilleux.

Lorsque je trempe mes mains dans l'eau tiède, je ressens du bonheur.

J'étais jeune et maigre, mes forces naissantes me poussaient vers un futur toujours rayonnant en même temps que je sentais se briser au fond de ma poitrine un cri muet qui m'était familier, docile mais poignant et que je ne savais nommer parce qu'on ne pouvait l'entendre. Moi seul, je connaissais la chaleur de ce petit soleil fondant mon ventre et qui donnait une promesse à mon ignorance, cette chose ne m'appartenait pas mais j'étais son image, et petit à petit l'avenir a aspiré vers le haut l'entière unité de notre partage. En cessant de pousser, j'ai plongé dans mon corps infertile les racines de l'enfance et j'habite aujourd'hui tout entier cet asile circonscrit que vous appelez humain.
Mais d'humain, rien n'est là.
Rien de cela n'a survécu, chaque parcelle de mon corps a son équivalent dans celui que je mange, chaque état de mes sens est un plaisir physique tout entier tourné vers la reproduction des mêmes sensations. Chaque émotion n'a pour but que de le maintenir en vie. Je suis mort au présent et en fait, ça n'a pas d'importance parce que c'est bien peu de chose que de nommer la vie un corps qui s'échange, et c'est bien trop donné si c'est pour le garder pour soi. Je vous ressemble au fond, et c'est bien une fin en soi.

 

 


L'aide


- Pourquoi ça s'est passé comme ça ?
- Je ne sais pas
- Pourquoi n'avez vous rien fait ?
- On ne savait pas
- Vous n'aviez pas vu ?
- Non, nous n'avions rien vu, voilà.
- Et vous pensez faire quoi maintenant ?
- On va y réfléchir
- Y réfléchir... c'est bien. Et puis ?
- Puis...Essayer de faire quelque chose.
- Quoi, par exemple ?
- On sait pas. On va voir.
- Mais encore..?
- Euh...
- Oui ?
- Et bien, essayer d'oublier, par exemple
- C'est tout ?
- Oui. On ne savait pas !
- Et vous saurez davantage plus tard ?
- Peut-être pas, non.
- Vous trouvez que c'est bien ?
- Que voulez vous qu'on fasse ?
- Essayer de l'aider un peu.
- Mais on a tout fait. Et puis...
- ...
- En se levant, il nous a dit qu'il voulait mourir
- Et qu'avez vous fait ?
- On l'a aidé.
- A vivre ou à mourir ?
- ...
- Alors !?
- A se lever. Quand il est debout, c'est un homme qui parle.

 

 


Oui


On vit pour rien pour s'endormir au petit matin et négliger ses arbres secs. On vit pour bien regarder seul l'ardoise qui nous renvoie la pluie et l'aluminium qui reflète la lumière crue sur des grands murs. On vit pour suivre le destin qui nous a collé au placard avec un poisson dans le dos en attendant le premier avril. On vit pour oublier l'eau chaude qu'on a laissé sur ce drap vieux et où des milliers d'autres ont vu leur mer rouge éventrée. On vit pour ça. On vit de ça. On vit comme un pont entre deux éclairs qu'on ne voit que les yeux fermés. On vit pour essayer des habits bien trop grands qu'on ferme avec tous les boutons. On vit pour essayer de comprendre qu'on n'a rien à faire ici et qu'on y est quand même, alors on prie, on fume, on danse ou on écrit, c'est pareil, ça mange pas de pain, ça sert a rien mais les chiens nous observent et croient qu'on est drôlement plus avancés. On n'avance pas, on plante nos deux pieds dans la terre et on croit qu'on la fait tourner. On pose nos mains sur le clavier et on s'envoie du caractère, des peines de cheval et des yeux secs. On croit qu'on va s'entendre un jour mais on a très peur de se toucher parce qu'on peut bien faire des bébés, tuer des vieux singes et manger l'âme, on sait toujours pas l'heure qu'il est dans cette maison toute délabrée.

Alors on répare un fusible par ci par là, on colle une étiquette sur un pot de chagrin et on décolle nos fusées aquatiques, mais le grand amour est un garçon timide. Quand on lui parle il rentre la tête dans ses épaules et marche d'un pas mal engagé, il n'ose pas regarder en face, il a trop peur de déranger parce que lorsqu'il sonne à la porte, il laisse des morts sur le palier, il vient causer au premier venu qui devient le plus grand seigneur, le dieu qui pleure, le bleu parfait, il a dans le fond du regard des anomalies piquantes qui retiennent comme des barbelés la vie qui s'enfuirait sinon. Et ça on le sait. On vit pour ça. On vit de ça. On vit sans ça. Et puis on prie, on fume on danse, on écrit ou on s'entretue, on fait tout ça pour savoir ou pour oublier que la vie c'est un mélange d'amour et d'autre chose.

 

 


Lumière

(Au cirque)


J'aime regarder les artistes. Ils sont comme des assassins sauvages, ils exécutent d'un pas léger des éléphants sur le comptoir. Et un, deux, et trois, et danse un peu sous mes pistolets bleus, fais nous tourner la tête avant de finir comme les cent pas, au cimetière des éléphants. Ils volent avec leur regard mat, bien cachés dans l'obscurité, nos habitudes célibataires et puis bondissent comme de jeunes chats pour faire briller les dernières heures. Ils attendent peu mais demandent tout, en montrant des chapeaux-lapins, des quilles comme des crêtes de coqs, éparpillées dans leurs cheveux. Ils prennent une bougie et l'entourent de plein de précautions fertiles pour récolter dans la lumière la cire qui figera leur geste. Ils tremblent pour un canari et font les fiers sous une tempête d'éclats de rires, de sifflets-fêtes et de matinées d'amateurs.

Ce sont des monstres en vrai, j'ai vu souvent leur regard se figer vers un timide spectateur pour le réduire à volonté, le démunir, l'anéantir et le prendre au milieu des leurs pour jouer à un jeu cruel. Pataud, gauche et terne il s'ébat dans un demi-cercle magique où ces artistes lui renvoient l'étrange image du public. Ils partagent avec cet élu un secret qu'il faut répéter, une image à colorier, le crayon ample et sûr de lui. Alors perdu dans la lumière, la vérité n'est plus la même parce que cette mer mystérieuse dont on entend bien le ressac n'est plus qu'un fossé qu'on devine. Enfin il regagne sa place, le cœur et les habits fripés sous les sourires de camarades envieux, mais lui n'a pas bien ri, il ne sait plus, est-ce que c'était drôle ou tragique ?

Mais voilà que l'équilibriste tombe dans la baignoire du chat et qu'une famille de mercenaires avalent leurs sabres et jettent des fleurs, voilà que les danseurs s'évadent en traversant le grand rideau et qu'un musicien est surpris endormi derrière son trombone. Voilà les animaux féroces qui prennent le thé avant cinq heures et voici l'écuyer qui court après son pantalon-vapeur. Voilà la chanson qui commence et les paroles toutes à l'envers, et les voilà, tous les artistes cachés dans la grande lumière.

 

 


Au café


Tous les jours un café partagé avec les gens de la rue et des tables d'en face. Tous les jours observer les tics du serveur chinois qui peint le café en dehors du service et qui expose dans le café au dessus de la machine ses images vertes de l'arrière salle. Tous les jours l'addition attendue longtemps après que le fond de la tasse soit complètement sec.

Un jour sur deux le marché et les sandwiches au comptoir, un jour sur deux pas de soleil à cause des tréteaux, un jour sur deux le bric-à-brac devant la porte en verre et les poussettes pleines de gamins tout propres qui traînent sur le trottoir qui pue le poisson.

Un jour par semaine le café de treize heures et la conversation. Un jour par semaine le walkman enfoncé et les lunettes de soleil. Un jour par semaine le livre qui regarde avec soi la rue seule.

Un jour par là le patron qui revend la tôle parce que le soleil. Un jour par ci le nouveau serveur qui a un gros cul et qui oublie ses commandes. Un jour ou l'autre marre d'attendre l'addition et le sourire qui tache avec. Un jour ou plus je me lève pas le mur les rideaux la radio. Un jour ou l'autre les passants s'arrêtent de passer voilà les gens.

Un jour un autre encore un autre et puis voilà.
C'est comme ça.

 

 


La porte fermée


Elle était venue frapper chez moi par un jour de pluie. Elle était quasi nue devant ma porte fermée, et m'expliquait à travers qu'elle avait couru sous la pluie parce qu'on la frappait au sec. Elle était pauvre. Je n'ai jamais supporté les pauvres, ces individus désincarnés et mal vêtus qui ne savent pas regarder les gens sans les voler des yeux puis détourner le regard d'un air honteux, poli par les renoncements ; ces filles aux corps blancs, maigres et négligés qui ne pressentent de leur beauté que l'argent qu'elles peuvent en espérer, à défaut les faveurs, en dernier lieu la grâce de leur condition, la fuite, l'exil. Lorsque je me suis exilé du peuple indigne, j'ai craché que personne ne m'y ramènerait, même mort, et la voilà, cette misère qui revient chez moi sans savoir ce qui l'attend. C'est cela le propre des pauvres, ne pas avoir peur de trouver chez quelqu'un d'autre pauvreté plus profonde encore, tant la carence de toute nécessité mène à la certitude de n'avoir plus rien à craindre de pire, ce pire que j'avais laissé là-bas et qu'elle allait retrouver ici, après sa course romantique, vue de loin, mais tellement banale puisqu'elle l'avait menée à ma maison. Lorsque je dis maison, c'est un mot convenu. En fait rien ne ressemble moins à une maison que l'endroit où je vis, aucune chaleur, aucun foyer, aucun animal ne survivrait ici, ou alors empaillé. J'avais un poisson rouge sur lequel j'ai tenté quelques expériences, c'est une belle création un poisson, ça ne crie pas, ça nage et ça ne se plaint pas, et puis bien sûr j'ai voulu savoir quelle proportion d'eau pure lui était nécessaire pour vivre, la nécessité, cette chose incompressible m'a toujours obsédée. Au delà de trois semaines sans changer l'eau, l'odeur des excréments devient insupportable, mais il survivait. J'ai donc mis un couvercle et j'ai observé sa vie sans oxygène. Après s'être débarrassé de sa couleur, puis de ses mouvements, de ses gestes inutiles puis de son éveil, il a continué a vivre quelques jours dans un univers de déchets refoulés d'une proportion que j'estime à près de quatre-vingt quinze pour cent. C'est énorme. Un être humain ne survit pas au delà de soixante. Ensuite, à la force d'une sorte de philosophie de la pente douce, il a survécu peut-être encore une journée en retournant le fond de temps en temps, mû par un espoir mécanique. Étrangement, peu avant son dernier signe, il s'est mis à grossir et enfler comme s'il venait de faire un festin énorme, dernier humour de la nature avant réalité.
Ici ce n'est pas une maison, le seul point commun avec une maison, c'est cette porte qui me sépare des autres.
Et elle était là, derrière elle, à attendre qu'une bonne âme vienne lui entr'ouvrir son intimité.

 

 


Course de nez

 

A chaque fois que ton nez s'allonge, à chaque fois je plonge et chaque fois
je m'enfonce dans tes appendices, me retrouve à demi-nu, mi-délice,
précipité dans ta folie de grains en sel dissous dans tes eaux bleues, tes
ongles de feu, à chaque fois que tu mens, chaque fois je sens monter nous
deux, amants dans l'escalier, amandes émondées perdues sans leur coquille et
prêtes à croustiller sous tes morsures, chaque fois que tu ris, à chaque
fois je crie pour que tu ries de moi, ris de veau-l'eau à l'âme emportée par
l'abattoir de ton si long couloir, chaque fois que ton mais s'allonge,
chaque fois que je résiste je m'épuise et tu roules ton bleu sur nos yeux en
boules de billards quand tu tires ma queue quand tu me sors le diable que tu
m'envoie tes voeux j'oublie tes alibis tes àquoibons tes falbalas tes
émoustilles, tu peux toujours bien me mentir, tu peux oui bien plisser des
yeux tu peux toujours me dire des mots des salamis des oranges bleues, moi
je sais bien qu'à chaque fois que ton nez s'allonge, à chaque fois bon
pantin, c'est du bois c'est tes songes qui m'envoient, me messagent, me
convolent et m'écartent le passage comme une enveloppe vers tes adieux
artificiels.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

TABLE


À cause des nuages* Les marques* Café* Un galop* Pourvu qu'il fasse beau* L'aveugle sans défense* Friandise de semaine* L'éprouvette* Ta robe sur la chaise* Ce cri qu'on cache* Franc* Le drakkar* Saloméo* Schizophrenia* Polaroïds* Transcutanée* Entre les lignes* Parfois* Les liens élidés* Une fille comme toi et moi (Half of what I say is meaningless)* Caporal* Lettre à la Grande Dame (Le magicien)* Trous de mémoire* L'ardoise * Vivante* C'était demain* Les souris* La bête* Un jour* Fidélité* Vie* En rentrant* Comme à la télévision* Prévention* La vie heureuse ment* Recyclé* Le monocle* Fait exprès* La grande mort* Assis* Debout* Dix* L'illusion* Rivière* Matinale enfantine* Les rimes en L* Le syndrome de l'autruche* Qui êtes-vous ?* Rends le moi* Même si je* Loin d'ici* L'endroit* Le doute* Sous les néons* Silence d'argile* Deux* Formule chimique* Jamais là quand il pleut* Les habits d'Olivia* Périph* Nos oiseaux* Le fil à la patte* Le secret* Les mots qu'on ne dit plus* Trop faible* Moby Dick* Même thème* Crash* En fusion* Le repos d'une guerrière* Idéal* Lucidité* Combat* Distance* Politesse* A la française (Les petites affaires)* L'automne* Baissée* Je suis elle* Fesses* Dans la villa d'Olivia* Sexitude* La lune* La cuisine sale* La Mer Rouge* L'Égypte* La petite sirène* Les Autres* Je bois du café parce que je m'emmerde.* Détache-moi* Désir* Courage (Photo de mode)* Le Petit Poucet* Sophie* L'eau* La véranda* Tout le monde pareil* Une fille comme toi et moi (Mohair)* L'ombre* L'élite* Les grandes écoles* La poésie* Gris clair* Tabou* Enfant-géant* J'ai des millions d'histoires à raconter* Deux animaux* Mon chien Maïa* Le lion* Assez* Le mot juste* Keynes* Bonjour !* Contrariée* Des prunes* Sexitude 2* Mon chêne* Loin* Aquatique* Rencontre* Idées-lumière* Digitales* Le jardin du lendemain* Le fleuve* Sexitude 3* La petite semaine* Montgolfière* La marée basse* Ailleurs* À l'hôpital* Destination Inconnue* Si* Le soir* Le con des deux* Le gâteau* De retour (Chez moi)* Les pas perdus* L'étranger (Chagall)* Transparent* Sans titre* Petit machin* Les histoires en rimes* Marché noir* L'eau tiède* L'aide* Oui* Lumière (Au cirque)* Au café* La porte fermée* Course de nez*

 

 


© fred victor bellaich
- maj samedi 05 février 2005