Silence
d'argile
(Meaningless)
- Tu sais pourquoi?
- Non.
- Et comment ?
- Je m'en doute un peu
- Tu l'as vu partir ?
- Non, jamais.
- Et tu te souviens du début ?
- Oui, c'était bien
- Et ensuite ?
- Ensuite, le temps s'est fâché.
- Comme ça ?
- Oui.
- Sans raison ?
- J'en ai tellement cherché
- Jamais trouvé ?
- Si. Les nuages. Les nuages si lourds et le ciel si près de nous.
Tu cherches quelque chose, et tu ne trouves que l'espace vidé qui l'enfermait.
C'est un parking où chaque voiture a sa place réservée, au fur et à mesure tu
vois toutes ces autos partir en sachant qu'elles ne reviendront pas. Pourtant
chacune a ses propres marques, et après des années tu as dans la tête ce
parking vide où toutes les places sont réservées, mais où personne n'ira plus
jamais.
mon visage entouré de dorure.
La couleur du miroir noircit mes idées
blanchies par une nuit sans sommeil
ou presque.
Les bulles montant du sucre ponctuent ma face
comme un tir de chevrotines à bout portant
ou presque.
Et lorsque je suis imprégné de ces images,
que mon peu de conscience est contenu dans ce miroir brûlant,
je prends cette glace à tige argentée
et déchire mon visage d'un petit coup de cuiller.
Alors je remue bien et avale d'un trait.
Cette terrasse de café, rue Caulaincourt. Parfois, j'y reste des heures à
regarder les gens, le temps passe comme de l'alcool, c'est fascinant. Au bout
d'un moment, presque toujours, il vient.
De loin, on entend juste un son mat sourdre des pavés centenaires, et le voilà,
ce cheval rouge qui galope. Derrière, sur un sulky il y a cette fille. Elle
tient un chien en peluche déchiré, tout recousu, difforme, et elle crie au
cheval :
" Plus vite ! Plus vite ! Plus fort !!! "
A la traîne, elle a attaché avec une corde tous ses rêves brûlés qui
rebondissent sur le pavé avec un bruit énorme. Elle les voit tous défiler :
Ses tresses qu'elle a découpées, sa robe qu'elle a décousue, son sourire cassé,
son regard voilé, sa bouche muette et ces fleurs qu'elle jette aux passants.
Tout ce qui reste quand elle est passée, c'est un parfum étrange et ce cheval
qui galope dans la ville.
Mademoiselle Hermine
Mademoiselle Hermine est une jolie femme. Elle marche en regardant loin
devant, l'extérieur des sourcils un peu relevé sur une idée claire, l'intérieur
appuyé sur un front efficace. Elle n'allonge pas trop le pas pour ne pas
souligner ses formes au regard des passants. Elle sait mélanger l'autorité
douce et la précision de ses sentiments modérés.
Mademoiselle Hermine rentre dans son appartement, pose son sac et s'assoit au
bord du lit. Elle allume une cigarette, regarde ses ongles vernis et se demande
ce qu'elle sera après avoir été une jolie fille. mais la cigarette lui semble
sans goût. Elle l'écrase et se lève vers la télévision.
Mademoiselle Hermine enlève ses chaussures et tend sa jambe devant l'écran
allumé en scrutant le fil de ses collants trop tendus. Elle écoute la météo,
demain pluvieux mais chaud, et elle se demande si le ciel s'écroulait, que
ferait-elle en sortant de chez elle ? Mais la météo lui semble fade, et elle
pense à autre chose.
Mademoiselle Hermine s'allonge dans ses draps lisses, lit quatre pages et
baisse le halogène. Ses idées se posent et elle s'endort. Elle rêve qu'elle
danse. Qu'il fait trop chaud. Que le ciel s'effondre. Que son visage se ride.
Que la pluie tombe. Un petit caillot se forme dans sa tête, et elle entre dans
un coma qu'elle ne quittera pas.
Mademoiselle Hermine est morte ce matin. Elle laisse un petit carnet qu'elle
griffonnait chaque soir. Sur la couverture, rien n'est écrit. Chaque page porte
une date, et chaque date est soulignée. Au dessous, sur chaque page il y a
écrit :
J'attends demain.
Pourvu qu'il fasse beau.
Monsieur Delange
Monsieur Delange est un vieil homme. Il marche irrégulièrement
vers un but inutile, le costume toujours uni et le pli parfait sur un corps
amenuisé. Il fait de petits mouvements pour ne pas se rappeler le souvenir de
sa forme passée. Il croise le voisin et lui sourit comme à un ami. S'il avait
un ami, ce serait lui.
Monsieur Delange partage un petit meublé avec ses
deux perruches et sa télévision. Le matin, il aime regarder à travers les
rideaux entrouverts la rue qui vit. Puis il s'asseoit
à table, contemple les perruches se balancer côte à côte et sourit gentiment.
Il est midi.
Monsieur Delange compose un plateau avec des restes
arrangés harmonieusement. Il mange calmement, puis tire la nappe et ouvre un
tiroir fermé à clef. Dedans, il y a une photo découpée de celle qu'il a
autrefois aimée mais qu'il n'a pas rencontrée. Il pose
l'image à côté de la cage, et regarde les oiseaux danser devant ce couple
dénaturé. Il fume une cigarette, pense à autre chose et sort.
Monsieur Delange est assis au fond de l'église et
baisse les yeux en pensant à ceux qui vivent. Une moto passe, et le
bruit dissout ses pensées. Il regarde l'heure, se lève et rentre chez lui.
Adossée à la cage, la photo est mouillée et tachée par ses oiseaux. Il découvre
l'image salie, la contemple puis la jette. Il allume la télé, et écoute la
météo, demain pluvieux mais chaud.
Monsieur Delange ouvre la porte de la cage, plonge la
main dans la panique et libère ses oiseaux tropicaux dans un climat hostile.
Les perruches affolées se cognent aux murs, puis s'évadent enfin vers une
liberté fatale. Il les admire se hisser lourdement dans l'air humide, et pense
une dernière fois :
J'attends demain.
Pourvu qu'il fasse beau.
Mademoiselle Ariane
Mademoiselle Ariane est une femme mûre Elle a les traits durs et rectilignes
des entailles d'un miroir vénitien. Elle écarte d'un revers de la main les
pensées qui s'apprêtent à se réchauffer en sa traître compagnie. Elle a le
dégoût d'une femme qui meurt de n'avoir pas été aimée jusqu'au bout
d'elle-même.
Mademoiselle Ariane dévore son cœur, son cœur dévore sa proie, et sa proie
dévore son corps. Elle grossit. Elle survit comme un arbre hors de la forêt.
Elle ne rêve qu'à sa finale libération et le présent arrache l'écorce de son
passé. Un piment dans un verre de lait, l'espoir de ses yeux verts est une
erreur dans son visage cynique.
Mademoiselle Ariane dort. Et à ce moment-là, lorsqu'elle existe si peu, un
regard la surveille comme un ange déchu : sa propre image accrochée au
mur. Elle l'aime si pieusement qu'elle en perdrait foi en toute autre
représentation symbolique de la perfection instantanée. Elle l'aime par
masochisme et par faiblesse, par adoration et par crainte de chaque ride et de
chaque lumière.
Mademoiselle Ariane voit sa tendresse qui cauchemarde en silence. Elle voit la
lame affûtée de la mort qui l'attend et l'espoir qu'elle se verra un jour
libérée de sa dépendance de la haine. Ses jours se ressemblent comme sept
frères grondés par un ciel toujours variable. Ses jours se ressemblent comme
sept familles déchirées par une vendetta dont l'origine serait la création du
monde. Ses jours se contemplent comme sept lévriers assis autour d'un feu de
livres symboliques
Elle attend demain.
La nouvelle donne.
---
pour regarder l'hiver
ivoire plus clair
n'avoir plus peur
du noir ou de l'amer.
J'ai posé le miroir d'ivoire
sur le verre d'eau noire
tu vois, j'ai arrêté de boire
un verre le soir.
L'eau du miroir
en verre d'espoir
se casse
mais pas l'ivoire.
De mémoire, l'éléphant
revient boire à la source.
Kalikoba des amarantes, j'ai déchiré nos satins gris
tendus par la joie du plus fort, j'étais bien ivre de vous croire quand vous me
disiez " Mon ami, venez vous asseoir à ma table et prenez un air averti
". Moi, j'accourais comme un fennec pour vous mordiller le regard et vous
me caressiez le poil en plongeant vos mains dans ma vie si bien que j'en
rentrais le soir
interdit
J'avais pris mon argent de poche et mes chaussures du mardi pour que vous
m'appeliez Gavroche, Minotaure ou Effendi, j'aurais porté tous les chapeaux
pour que vos yeux se lèvent un peu, que votre menton soit tendu vers mes deux
lèvres entrouvertes et que le blanc de votre peau laisse du rose sur mes joues.
Je jouais à tout vos grands jeux et souriais à vos malices, mais je rêvais d'un
petit je caché au fond de ces grands vous, et vous me caressiez l'espoir en
plongeant vos seins dans mon puits si bien que j'en rentrais le soir
interdit
Je n'avais qu'une bille en tête et elle cognait contre mes tempes, j'avais le
cœur à ventre ouvert et je riais devant le sang qui perlait sous mes lèvres
bleues, qui dansait dans mes yeux d'amant, je venais vous voir en cachette de
vos amis si pressés, et vous étiez toute étonnée de compter avec mes quinze ans
vos fleurs passées et vos voyages, en inclinant un peu la tête vers mes doigts
fins de débutant. J'étais alors un lieutenant tendu à la proue du naufrage, et
je vous regardais savoir pendant que j'apprenais le fruit si bien que j'en
rentrai le soir
averti.
Juste au dessus du cœur
il y a une éprouvette
dedans il y a
des choses
qui bougent.
Je ne sais pas si
c'est bien ou mal
mais attention :
le verre c'est
fragile.
Dans cette chambre, une robe noire posée sur le dossier d'une chaise et la
fenêtre est entrouverte. Dehors, un chat s'enfuit à l'approche d'un camion.
Dedans, deux enfants qui dorment sur la couchette et qui tanguent à chaque
virage, qui roulent de la tête à chaque feu. Dehors, de l'huile sur la route
qui coule du moteur tremblant. Dedans, la chaleur des explosions sans lumière.
Dehors, la fine lueur du matin qui s'installe dans la chambre. Dedans, ta robe
sur une chaise vide. A côté, un café qui fume.
J'ai tout repris, tout couché sur le papier qui crie dans ma poche fermée. Il
faudra que je parte, ce soir ou demain, peut-être un peu plus tard mais il
faudra bien partir une fois et ne plus revenir, ou alors changé. Tout changé,
tout changer tout ranger, reconstruire et partir encore là.
Sans oublier qu'on aurait pu rester. Mais on ne reste pas, ici le ciel est trop
mauvais ou trop gris, ou trop bas, il faut se battre pour qu'il soit bleu soie,
mauve ou n'importe, on ne peut pas rester. C'est trop dangereux un ciel trop
gris et ce papier qui crie trop fort.
comme de l'eau sur une
serviette mouillée.
D'autres qui sont
une teinture sur des vêtements
qu'on n'enlève pas.
Des sentiments
comme une fontaine
au soleil de Juillet
comme de l'essence
à la chaleur d'une allumette.
De centime en centimes
le cœur franc.
Le sexe priapique de l'embarcation a pénétré d'un côté la rade où seules de
petites caïques ponctuaient sa virginité bleutée. Le bateau s'est approché des
cordes et a commencé à caresser la mousse du quai. La ville jaunissait sous les
couleurs de la voile énorme, et alignait ses toits face au poste de la vigie
déserté. Seul un corbeau scrutait la ligne d'horizon sans bouger. Sa lenteur
laissait croire que le temps l'atteignait difficilement.
Lentement, la cité immobile et le vaisseau se sont épousés, mariant le bois et
la terre d'une alliance de chanvre gris. La chaleur de la terre réchauffait le
bois craquelé du bateau dont le mât contrastait avec l'écrasement des maisons
vides. Et l'amour se fit. Les gens du port vieillissaient en s'émoussant, et au
sommet du bleu l'oiseau noir s'envola vers le palais pour apporter un message.
Sur sa patte était enroulé un mot :
" Réveille-toi, ce drakkar est le mausolée de tes années
perdues. "
Non, pas le mien, du sang de cheval, un cheval que j'avais
tiré moi-même par les pattes, un après-midi de février.
Saloméo, je l'avais appelé.
Sa mère mangeait encore son placenta qu'il était déjà
sur mes bottes, dans mes bras, sur mon blouson en cuir.
En cuir de cheval.
J'ai toujours aimé les chevaux.
Il s'est brisé la patte.
" Kio tchen yakyoma Saikhon trung ! "
Mon pote causait le siamois comme moi, c'est à dire avec les mains. Alors on
lui a demandé de nous montrer ses mains. Il n'en avait plus. On lui a demandé
de faire des signes avec la bouche et les yeux, mais il n'en avait pas non
plus. Alors le type s'est mis à danser sur son unique jambe, il avait pas
réussi à conserver l'autre. Il nous faisait ainsi comprendre qu'il s'était
approché pour manger avec nous. Bien sûr, on lui a donné à manger et tout en
poussant les haricots derrière ses dents avec son moignon gauche, son poignet
droit dessinait des ronds sur la terre, des ronds concentriques et de
différentes tailles, des cercles, quoi.
Puis on est repartis chercher les autres avec notre nouvel affamé. Il
sautillait entre nous deux, il en avait une certaine habitude. C'est en
marchant qu'on se rendit compte qu'il n'avait qu'une seule oreille. Tout en
gambadant, le type s'est mis à chanter.
" Yoohay Kio, Yoohay Tcho, tchanko
Yoohay Kiooo ! "
Avec mon pote, on se demandait comment un type sans bouche pouvait chanter et
causer ainsi le siamois. En l'observant plus attentivement, on a réalisé qu'il
n'avait pas vraiment de tête non plus.
En fait, je ne me rappelle plus très bien ce qu'il lui restait qui pouvait
ressembler à une anatomie humaine, mais on l'aimait bien parce qu'il avait
l'air d'être bien avec nous, et ça nous suffisait.
Puis on a croisé un des mecs partis en ballade. Lui aussi, il était mutilé,
mais bizarrement, ça ne nous effrayait pas outre mesure. On commençait à
trouver ça presque normal. Le seul truc qui nous ait inquiété, c'est qu'il se
mettait à causer comme notre premier Zébulon. Ca, c'était pas normal.
En avançant plus avant dans le pays qui nous intéressait davantage, on
commençait à se sentir de moins en moins rassurés. On marchait avec nos deux
mutants à côté et ça paraissait presque anodin. En plus, on était tellement
occupés à les observer qu'on ne se parlait plus. On ne se regardait pas non plus.
A un moment, mon pote est tombé : normal, il avait perdu un genou dans une
flaque de bleu. Alors en l'aidant à se relever, je réalisai qu'il me manquait
une épaule, et ça commençait à m'emmerder.
Plus ça allait, plus on ressemblait à nos deux zèbres.
On se rapprochait les uns des autres sans trop savoir pourquoi, pas par peur ni
par froid, mais simplement naturellement. A chaque fois que l'un de nous
perdait un bout de haricot, un morceau de mouton, on se rapprochait. Les chairs
se touchaient, et chacun offrait à l'autre ce qui lui manquait. On a bien vite
compris que personne n'avait les mêmes manques, qu'on se complétait. Après la
dernière feuille de gris, on avait la forme d'un seul corps. Un seul corps
complet, cette fois-ci.
Le seul ennui, c'est que le premier mec avait des problèmes. Des problèmes de
digestion, et ça me gênait de sentir mon ventre faire des gargouillis pendant
que j'appréciais Mère Nature. Par contre, mon pote avait de bonnes jambes et ça
me changeait des cannes de serin que j'avais l'habitude d'utiliser. En fait, je
crois qu'on était plutôt contents chacun du change qu'on avait eu avec ces
mutations. Je crois qu'avec ce quatre-en-un, on était
bien mieux constitués. Je parlais trois langues, j'avais deux demi-cerveaux, et en plus je nous faisais bien marrer.
Le mieux dans tout ça, c'est qu'on était vraiment pas choqués d'avoir eu droit
à ce traitement de faveur. Juste parfois, le troisième m'ennuyait un peu avec
ses idées stupides, mais comme j'y pensais aussi, je me disais que ça venait
peut-être de moi. Enfin, c'était dur à discerner.
Et voilà que ce con de siamois s'est mis à chanter. Là, je n'ai pas supporté,
je me suis foutu une claque. Toujours lui, bordel de merde! Mais depuis, vous
savez, j'ai appris à me modérer.
Alors si vous me voyez l'air absent, et les yeux qui bougent, ne vous inquiétez
pas, c'est juste qu'on se concerte.
Ne me parlez pas de schizophrénie.
Une call-girl avec un portable
C'est une femme qui vit avec son temps.
Elle a les moyens de sa séduction, et le bénéfice
du court terme. Celui qui paie cash l'emporte comme
un ruban à ses cheveux coupés courts parce que
c'est plus pratique. A sa ceinture, elle a accroché sa
chasteté vendue aux lignes téléphoniques qui l'abonnent
à une danse des réponses enregistrées.
-"Oui, d'accord. C'est pas le même prix.
Je ne suis pas libre. Payez d'abord."
C'est une femme qu'on emprunte avec parcimonie,
et qu'on laisse avec la bonne conscience des choses
bien faites. Un objet avec une âme. Un téléphone sans fil.
Elle ne raccroche jamais.
Un cadeau avec un fusil
C'est un avion quand il a vu une femme. Il a
compris tout de suite l'essentiel du quart d'heure à
venir. Ses yeux comme un gâteau qui ferait un peu
grossir, qu'on aimerait bien lécher mais sans les
calories, c'est un homme sans sucre.
Il vit avec son temps. Il a autant d'idées qu'une
paire de lunettes noires, mais c'est si agréable, le
soleil sans penser. Juste bronzer un peu de ce
côté-là, celui qui reste à l'ombre des espoirs fatigués
de ne plus y croire vraiment. Ses mots sont si
courants qu'ils laissent au fond du ventre une
électricité qui s'évapore sans mal.
Un authentique fast-food. Un fusil sans guerre.
Un œuf qui tombe à plat
C'est une coquille sans Jacques, un idéal moisi, c'est
un demi-soupir dans un opéra-bouffe. Il aime le
quaternaire et les mammouths glacés. Son cinéma
de minuit, c'est un Jurassic Park avec un pyjama
qui cherche ses moutons.
Il vit avec son temps. Il a lu tous les livres de son
vidéo-club, et sa télé le regarde comme un
adolescent. Perdu dans sa coquille, il a deux trois
idées. Une jaune, et l'autre blanche. Il hésite depuis
si longtemps qu'à travers sa maison, c'est les murs
qui rigolent. Un poussin dans une cave, c'est son
avenir qui dort, la télé allumée.
Une omelette en sursis. Protection maxxximum.
Une montre au congélateur
C'est une femme qui voudrait être. Dans son ventre,
elle a peur des années qui sont loin et son amabilité
est une farce dont vous êtes le héros. Elle vous
regarde avec les yeux d'un polonais devant une
bouteille de vodka, et vous fait croire que vous la
boirez à deux. Elle a comme bagage moral un
nécessaire à chaussures, un Rubik's Cube et une
jupe qu'elle enlève quand il faut. Elle a peur de
grandir pour finir comme un citron pressé, alors elle
imagine sa vie dans un congélateur. Autour de son
bateau, vous êtes un naufragé parce que dans son
idée, on ne nage jamais seul, ou alors la brasse
coulée. Elle vit avec son temps. Il lui tient
compagnie comme une montre bracelet.
Karaokeuse de diamants
C'est une fille qui connaît la musique. Il suffit de
mettre quelques francs, et elle vous interprète
l'intégrale du Top modèle Dalida louchant sur son
écran. Elle chante bien les chansons, et on croirait
presque que c'est elle qui les a écrites. Mais tout ce
qu'elle sait écrire, c'est son nom qu'elle a lu sur sa
gourmette plaquée chair. Elle a bien du talent à
singer ceux qu'elle voit s'agiter de l'autre côté de
son écran, coins carrés, extra-plat. Top moderne,
très très cher, c'est le luxe qui envahit les bouges.
La contamination ne passera pas par elle, son sang
est bleu acier. Et quand elle a fini, plus rien.
Juste une voix enrouée. Juke-box en permanente.
Adresse inconnue
Elle a quelques amis qu'elle voit régulièrement.
Le premier, c'est debout, le second c'est couché et
les autres sont assis sur ses hésitations.
Chacun croit qu'il saura être le premier un jour,
mais c'est un jeu pour elle de ne pas s'attacher.
Elle traîne à moitié nue dans son appartement en
attendant le facteur qui sonne chez la voisine. Un
pli recommandé, une enveloppe cachetée, une carte
postale de loin, elle vit dans un secret qui l'a bien
oubliée, et c'est au pied du lit qu'elle trouve son élément :
Dans une boite à chaussures, elle a mis toutes ses lettres
qu'elle a écrites pour lui, mais sans lui envoyer.
Elle fait bien mieux l'amour sur ses actes manqués.
Un hôtel vert clair
C'est un docteur qui ne guérit pas. Il occupe un
hôtel démodé et vert clair, et sa suite est peuplée
d'ordonnances qu'il écrit pour des gens qu'il
consulte. A chaque patient suffit sa peine. Il écrit
comme un docteur, et personne ne sait vraiment
les mots qu'il dit. Sur sa table, un sablier et dans
ses mains, une bague qu'il change de doigt comme
une hésitation. Il voit en un instant le remède
efficace pour soigner les malades qui défilent dans
sa tête. Mais le cordonnier est le plus mal chaussé,
et une fois guéris, ses voyageurs s'évadent de son
hôtel muet.
Ordonnances pour une table vide.
Chi-Fou-Mi
Il n'y a rien de plus bête
qu'un papier sans bouteille
à l'amer se combine
le dérisoire des taches
qui n'en finissent pas
de s'étendre sur des lettres
humides comme une mémoire.
Et personne ne lit plus
le papier déchiré.
Sur une pierre, il retombe
et les hommes crachent dessus.
Mais l'encre se dépose
comme une pellicule
sur la silice humaine.
Et la pierre est marquée
mais personne n'a écrit.
Le collier
C'est une épreuve de force,
une photo impossible,
un instantané qu'il ne faut pas
développer maintenant.
Parce qu'on a peur des gens
qui regardent bien en face
l'objectif translucide
d'un appareil jetable.
Jetez à la poubelle
vos âmes imaginées,
Aimer vous imagine
comme une amie gênée,
commune âme, à chiner
à l'encre des doigts secs
devenus des colliers
pointus au fond d'une gorge.
Chassez le virtuel,
il revient au garrot.
---
Pas besoin de parler, de toucher ou de faire violence,
c'est à travers la peau qu'elle passe à chaque fois.
C'est sa présence qui traverse la chair
pour guérir en dedans comme une lotion
qui ne pique pas, qui ne tache pas.
On ne s'en rend pas compte tout de suite
on la croit transparente comme un voile,
mais au bout d'un moment
toutes les plaies ont disparu.
Et au matin, plus rien.
Un peu d'eau sur la peau
et c'est tout.
Dans un livre
Ce ne sont pas
Les mots écrits
On peut avoir
Le cœur fermé
Les yeux ouverts
A quoi ça sert
Ca sert à rien
C'est du chagrin
C'est du sel bleu
Sur l'horizon
L'important
Dans un livre
Ce sont les mots
Qu'on y lit
Entre
Et parfois elle m'attire.
Elle est une longue robe qui habille mes soirées difficiles. Et cette météo qui
change tout le temps, la météo est une idiote, elle ne comprend rien à la
couleur du ciel.
Parfois elle est radieuse, et parfois elle m'attire, je voudrais être sa salive
et toucher ses yeux avec ma langue. Lécher ses paupières qui sont toujours
ouvertes trop grand.
Parfois elle est si seule, et parfois elle me repousse, je voudrais être ses
chaussures pour la faire danser sur ce sol si dur. Être sa mer, et puis la
faire dormir au bord d'un puits de certitudes.
Mais parfois elle est ici, et parfois je ne la vois pas.
J'entends sa voix qui tourne autour de moi comme un oiseau blessé. Je voudrais
être docteur, toujours soigner ses ailes.
Parfois je me retourne, et elle est là. Elle ne dit rien, elle me regarde. Une
tempérance si douce, un regard qui m'emprisonne comme un fantôme.
Parfois elle est nulle part, et je suis un vivant.
Je peux enfin marcher comme Hannibal au dessus d'un éléphant sur une montagne
de sarcophages.
Parfois j'arrive à la tuer.
Et parfois elle m'attire
Parfois elle me repousse.
Le premier, de celle qui l'a quitté.
Le second, de celle qu'il a quittée.
Ce ne sont pas les mêmes, mais ils en parlent
comme d'une seule femme, comme un seul homme.
Lui ne comprend pas pourquoi, et l'autre comment.
Elle ne sait pas quand, et elle ne sait pas si.
Pourtant, face à face chacun sait, et tout le monde
danse avec les yeux. C'est tellement banal que c'en
devient érotique, comme un pronom élidé.
Deux amis parlent d'une terre.
Le premier, de celle qui l'a abandonné.
Le second, de celle qu'il va aborder.
Ce ne sont pas les mêmes, mais ils en parlent
comme un seul homme.
Personne ne sait jamais.
Mais lorsque les mains se touchent, tout le monde
danse avec le feu. C'est tellement banal que c'en
devient héroïque, comme un pronom élidé.
Accrocher devant son nom une petite pierre,
une marque, une lettre à soi.
Aimer comme vouloir s'attacher
en tranchant toujours ses liens.
Comme un fait exprès.
...
Les femmes sont toutes une femme
et les hommes un témoin
assis devant leurs jambes comme
la barre d'un A, regard croisé.
Écarte, écarte-moi de ces envies.
Les hommes sont tous un homme
et les femmes un désir
debout devant leurs yeux comme
les jambes d'un A, flèches tendues.
Regarde, regarde moi de ces envies.
Aimer comme vouloir s'attacher
en tranchant toujours ses liens.
Comme un fait exprès.
Une fille comme toi et moi
(Half of what I say is
meaningless)
Ce n'est pas une fille comme toi et moi, ce n'est pas ça, c'est une image qui
gonfle chaque jour un peu plus et qui s'ouvre chaque nuit un peu plus grand,
dedans j'y vois le kaléidoscope des nuits de marbre assis au bord de ses yeux
verts.
Ce n'est pas une fille comme ça, je sais qu'elle n'est qu'un fil, qu'une trace,
qu'un sillage laissé après que le bateau soit passé. Alors je regarde la télé
sans image, la neige qui tombe sur mon écran ensevelit les images comme un
mammouth que je découvrirais, venu de la préhistoire de mes envies. Ce n'est
pas une fille comme toi et moi, c'est un cadeau qu'on n'ouvre pas parce que le
ruban est un fil qui la lie elle à moi et je ne veux pas casser ça, changer le
plomb en nord perdu à se demander où est-ce qu'on va penser à une fille comme
ça, comme toi, comme moi, comme eux qui sont toujours bons avec moi mais qui
sont des tueurs pour elle parce qu'ils ne comprennent que les choses qu'ils
voient. Et ils ne la voient pas comme je la vois dans mes yeux verts, assise au
bord de mes joues creuses qu'elle embrasse pas, si mes dix doigts tricotent des
pulls de soie des tricots de mots pour habiller un peu son corps qui a toujours
froid de cette neige qui tombe sur mon écran sur son image, la boue qui sèche
sur son silence silence d'argile silence d'argile.
Half of what I say is meaningless¹.
Mais je ne le dis que pour toucher
l'image que j'ai de toi.
Il neige en Juillet.
---
¹ John Lennon
Lettre à la Grande Dame
(Le magicien)
pas ce soir
parce que tu sais, je n'ai pas préparé le lit
je n'ai pas changé les rideaux
je n'ai pas encore ouvert l'écorce de mon arbre.
Je suis resté là
comme ça
debout
comme un enfant j'ai compté mes doigts
j'ai plié du papier j'ai changé l'heure et
sur le mur il est midi
l'école a sonné et tout le monde est sorti
tous les enfants
tout le monde m'a dit
que tu n'existais pas
que ce sont des histoires
pour les grands
que toutes ces années-là
toutes ces leçons de choses
ces matins au chocolat
tout ça
sans ça
eh ben
ce serait du cinéma
du pipi caca
du boudin blanc
du ratafia
c'est du pas vrai
t'existes pas
tu sauras pas
tous ces calots volés
tous ces oiseaux ces poissons-chat
ces magiciens qu'on est
les châteaux qu'on a faits
dans nos mains
toute la boue
sur nos genoux
ça se peut pas que tu sois là dans mes bras
et qu'on ait tous fait ça.
Alors tu sais
je te le dis comme ça pour toi
faudra pas que tu viennes
avec ton déguisement
faucher mes doigts
tes grands outils
et ton drap blanc
ton cinéma
pas ce soir
mes fleurs elles vivent sans toi
et même si tu viendras
demain
après demain
ou dans mille ans
c'est pas besoin
tu verras bien
abracadabra
tu repartiras
sans moi.
pas vu pourtant j'avais regardé partout mépala
et en me promenéant la nuit dans mon lit je suis
tombé dessus
je cherchais des esquimaux des lamas des iglous
et je trouve un jeu-trou.
J'ai mis l'œil dedans
j'ai vu l'enfant kiri dort
avec un collier de bloquenotes
des petits papiers des acabits des aquoibons
des grammairiens des fémoitous
qui sont percés par la ficelle
et qui font des trous à l'épelle
trous de mémoire pas vu l'i
trop de noir faut de l'o
de la lumière et des plume-doigts
consignés quatre-vingt centimes
en bouteille percée tout s'affuit
en tournant dans mon lait
trop d'oubli pas d'habit
pour sortir là du si
en tournant j'ai trouvé mon trou
dedans les lettres filent en douce
vers les mélèzes les aquavit
les inventions machiaméliques
les peutoux effarants
les harmattans les colibris
les apparats et les caciques
les marcheurs à la petite semelle
les manitous sempiternels
les jacquadi n'y pourront rien
parce que
c'est le mien.
additions marquées à la craie
mais l'éponge est dans la main
de celui qui boira
à ta santé
à ton passé
ta vie
rayé
comme le
costume d'un
prisonnier de cett
ardoise dont on ne connai
plus la fin des mots tan
on les a souvent écri
et puis rayé
et pui ré
cri é f
a c
- Oui.
- Tu l'as vue ?
- Oui.
- Où ça ?
- Près de chez toi.
- Comment était-elle ?
- Comme toi, lassée d'attendre.
- Elle t'a regardé ?
- Oui.
- Qu'as-tu vu ?
- La couleur de ses yeux.
- Et puis ?
- C'est tout.
- Quelle est cette couleur ?
- Tu aurais oublié ?
- Non, mais dis-moi toi.
- Rouge pur.
- Tu crois qu'elle m'attend ?
- Elle sait que tu viendras.
- Comment sait-elle ?
- Ca se voit dans ses yeux.
- Je n'avais vu ça, moi.
- Il n'y a toujours eu que ça.
- Pas au début.
- Surtout au début.
- Non, au début, j'y voyais des...
- Je sais, tais-toi.
- Que dois-je faire?
- Prépare-toi.
- A quoi?
- Y aller ou partir. Choisis.
- Je ne suis pas prêt. Pas encore.
- Alors partons, où elle ne vit pas.
- Non, pas maintenant.
- Si tu restes, tu dois y aller.
- Je ne suis pas prêt.
- Alors prépare-toi.
- A quoi ?
- A mourir ou à vivre.
j'ai cru que les avions volaient en apnée dans la piscine.
Le jour où je me suis couché dans le lit jaune,
j'ai rêvé que les bananes étaient accrochées au fil à linge.
Le jour où j'ai mangé dans l'assiette verte,
j'ai chassé le crotale au lasso dans le maquis.
Et puis les couleurs se sont mélangées.
Je ne me rappelle plus très bien
je ne me rappelle plus très bien
mais je me souviens que c'était demain.
...
Dans une chaussure, j'ai déposé les courses que j'avais faites.
Petit à petit, j'ai rempli l'oreiller de crème de songe.
J'ai approvisionné mon compte en manque
j'ai donné cours à l'instant pressant.
Mais le passé me rattrape et
je ne me rappelle plus très bien
je ne me rappelle plus très bien
mais je me souviens que c'était demain.
C'était demain que je devais vivre, demain que la vie serait luxueuse, demain
que les espoirs seraient repus par la réalité triomphante du désir de créer la
vie qu'on a dedans, de sortir la terre qu'on a gardée au fond des bottes.
C'était demain que le soleil se lèverait
mais ce soir
Ce soir, la nuit explose mon souvenir
comme une tache d'encre tombe sur une photo jaunie.
Ce soir les esthètes dissèquent les pinces de crabe
au fond de leurs assiettes brillantes.
Ce soir je me tais
j'entends des millions de voix
qui crient mon silence.
Quand je regarde le soleil
j'ai du soleil dans ma tête.
Quand j'écoute les oiseaux
j'ai des oiseaux dans ma tête.
Quand je respire la mer
j'ai des vagues dans ma tête.
Quand je caresse la fourrure
j'ai des crocs dans ma tête.
Quand je mange la fleur
j'ai des racines dans ma tête.
Quand je souris
j'ai des chats dans ma tête.
Le voilà, lui il a fui tous ses amis, il a tué tous ses ennemis, on va lui
faire manger la boue, plier l'échine, tordre le cou, il est fichu, au bout du
chien le barillet, petit devant le canon chaud, allez vas-y tire bien, enfonce
appuie fais-le, regarde sa tête mais pas ses yeux, attention ta main tremble un
peu, regarde mieux, regarde-la regarde-toi.
La bête est là.
Appuie si tu la vois en toi.
tu seras riche un jour
on m'a souvent dit ça.
Un jour tu seras heureux, un jour
tu seras fort un jour
on m'a trop souvent dit ça.
Un jour tu n'auras rien, un jour
tu seras loin un jour
si on m'avait dit ça.
Un jour tu ne vivras ce jour, tu verras,
que pour le jour où on te redira
qu'un jour tu seras grand un jour
tu seras riche
et ce jour-là tu y croiras
juste un jour.
Pourquoi ne viens-tu jamais me rendre visite?
Pourquoi vas-tu toujours chez les autres et jamais ici ?
Pourtant, moi je t'attends toujours chez moi, ou même ailleurs,
si seulement tu voulais juste un peu.
Mon amie, viens me voir.
J'ai lavé les rideaux et remis des draps propres,
j'ai jeté les vieux journaux et changé le décor,
mais je t'attends toujours, mon amie.
Tu me l'as promis, pourtant, tu me l'as dit,
pourquoi m'as-tu dit ça un jour?
J'aurais préféré ne pas savoir que tu viendrais un jour chez moi.
Je ne sais même plus ton nom, je ne sais plus qui tu es,
mais tu resteras mon amie
à la vie, à la mort mon amie.
Ma seule amie de toujours.
Ça a dû vous arriver aussi
Une histoire qui finit bien
un film qu'on aimerait vivre
une chanson qui chante vraiment
une femme qui danse.
Ça arrive quand je rêve, seulement quand je rêve.
Une image qui parle
un bateau qui coule
des yeux qui mouillent au large des acides
des rouges-gorges qui picorent dans la neige.
Si ça vous arrive aussi, dites-le.
Si ça vous arrive aussi, dites-le moi.
J'ai quarante trois francs vingt cinq centimes et deux trois tickets
restaurant. Je pourrai enfin vivre ma vraie vie, celle que j'ai rêvée bien
souvent, laisser la télé allumée pendant toute la nuit si ça me chante. Rester
au bar jusqu'à plus soif, et pas toujours payer comptant, regarder derrière le
comptoir les jambes de la patronne en douce, et puis jamais penser à l'heure.
Et puis toujours avoir le temps.
Mais j'vois qu'il est déjà dix heures, faut pas que
j'oublie la poubelle
en rentrant.
Sur une grande table, on dispose de larges assiettes, des couverts
d'argent et des verres de cristal, des pâtés très fins et des salades mariées,
du pain croustillant et des condiments macérés, de la viande cuisinée dans des
fours énormes, des légumes finement mijotés par des sauces impeccables, des
fruits et des fromages de tous les pays, du vin rouge et blanc et des alcools
puissants.
Puis quelqu'un tire la nappe, et tout se retrouve par terre en vrac.
Ce sont les chiens qui se régalent.
et devant le monde il y a l'écran
et les crans sont de plus en plus petits.
Attention ça va tomber.
En tout petit dans les journaux il y a
les vies qui défilent en pointillé
des fils tendus, prêts à craquer.
Attention ça va tomber.
Derrière les fourgons il y a des fous
et devant les fous des avions
qu'ils prennent en marche, toujours monter.
Attention ça va tomber.
heureusement, j'avais mon parapluie.
J'ouvre le journal, page dix-sept, quarante morts dans la page
heureusement j'avais mes lunettes.
Le téléphone sonne, publicité, voyages de luxe
heureusement j'avais mon répondeur.
J'arrive au boulot, sur mon bureau une lettre, je suis viré
heureusement, j'ai les Assedic.
Avec, j'achète une corde, je pends mes gosses, ma femme et moi
heureusement, j'ai ma photo page dix-huit.
dans la grande communication
entre les gens qui se lèvent ici
et ceux qui se couchent là-bas.
Les journaux écrivent tout
mais on n'y apprend rien
parce que l'essentiel de l'information
est toujours informelle.
On apprend qu'elle est morte
mais pour qui vivait-elle ?
On y lit qu'elle existe
qui ne le savait pas ?
On s'imagine que la réalité est à portée de la main,
mais la seule chose de vraie est l'encre du journal,
laissant au bout des doigts une petite tache noire.
Alors on se lave de ces nouvelles gratuites,
comme si le savon était fait pour effacer
l'empreinte digitale de la vie.
L'encre va se vider au fond du lavabo,
rejoindre les eaux sales des grandes villes.
Dans cette ville moderne
tout est recyclé.
Comme un fait exprès.
Il a très souvent ce costume vert bouteille à col étroit qu'il choisit toujours
un peu ample, pour paraître un homme actif et mal à l'aise dans le statique.
Mais même en mouvement, il semble toujours être immobile, figé par le temps qui
ne l'atteint pas. On le sent proche, mais il est loin. Il arpente le sol et
chacun de ses pas est un repère mesuré par des chiffres qu'il aligne en nombre
ordonné.
De sa poche droite, une petite chaînette argentée dépasse pour paraître moins
hermétique, mais ce qu'il offre au regard est quand même une chaîne, fine. Au
bout de cette chaînette, il y a un monocle qu'il chausse lorsque son attention
se concentre sur vous. Mais ce n'est pas vous qu'il regarde, c'est l'intérêt
que vous lui portez. A travers ce monocle, il entre dans la vie des autres, il
regarde l'univers qu'il mesure, et mise un œil sur votre couleur. L'autre reste
à l'intérieur de lui.
Il compare.
Dans son crâne, il a la mémoire de tous ceux qu'il a épinglés, tous les
papillons qui tapissent son ciel intérieur comme des clichés de spécimens, tous
les trophées empaillés, tous les tapis persans, tous les vieux bois nervurés
qui composent sa carcasse résonnante, et il capture en une minute la petite
attention que vous avez offerte à sa petite personne dans son petit monde.
Son musée personnel.
Mais aucun visiteur
comme un fait exprès.
et les rails se croisent dans ma gorge
le bruit déchire mes yeux
les portes s'ouvrent
et les voyageurs descendent dans ma tête
Aucun n'a de billet
comme un fait exprès.
Je n'aime rien moins que tes mains froides dans mon dos courbe et tortueux, la
torture est celle que je me suis choisie, ma prison-mère,
c'est toi. Je ne suis qu'une succursale, visite, visite encore mon entrepôt.
Ton sexe est un appel sur ma ligne téléphonique, sonne moi quand tu as faim.
Moi, j'ai toujours soif et toi tu bois ma mer trop salée, et plus tu bois, plus
tu as soif. Je ne te rafraîchirai jamais assez parce que tu pourrais t'en
aller, rassasié.
Alors je t'abonne avec ma carte fidélité, c'est le seul mot que je vends parce
que c'est le plus stupide. Ta fidélité ne s'achète qu'au jour le jour, et ma
joie la nuit.
Dans mon filet à provisions, je mange avant d'arriver à la caisse. Ca fait toujours un tour gratuit, une joie sans prix. Dans
mon supermarché, toi viens la nuit dans mes rayons superficiels, toi viens ma
lune, donne moi encore envie.
Ton sexe étroit dans mon oreille, mon sexe et toi c'est une abeille qui pique
en déchirant toujours son abdomen. Tordue a vie, j'ai des scrupules à
déshabiller mes envies sous l'abdomen rayé des couleurs chics qu'on montre
toujours en soirée.
Ma robe de soirée déchirée, on voit bien que tu m'as piquée avec ton corps
épileptique, insecticide apprivoisé. En robe de soirée déchirée noire et jaune,
je veux marier ton abdomen à mon armée de citrons pressés.
C'est trop pressé, ces envies-là. C'est sans vie qu'on va nous trouver, en
grande mort apprivoisée.
j'attends le réveil en vain
mais mon lit s'enfonce dans le sol.
La pendule indique l'heure
qu'il était lorsque
je me suis endormi.
Mon rêve est terminé
mais mon sommeil commence
les yeux grand ouverts
comme un fait exprès
je regarde dehors
les oiseaux s'envoler
vers un fusil prochain.
Les plumes et le goudron
sont pour les as de pique
à travers le carreau
la faille me réveille.
L'avion supersonique
pulvérise la vitre
et les éclats de verre
fourmillent dans mes yeux
un kaléidoscope.
Une plume devant
et je deviens oiseau
mais la chasse est ouverte.
Comme un fait exprès
Il n'en regarde qu'un
Dix couleurs sur la toile
Il n'en comprend qu'une
Dix sentiments confus
Il n'en distingue qu'un
Dix portes devant lui
Il n'en ouvrira qu'une
Dix lettres dans sa boite
Il en jettera neuf
Celle qu'il ouvrira
C'est lui qui l'a écrite
Comme un fait exprès.
L'enfer, c'est la bouteille qu'on a bue.
Le paradis, c'est une histoire qui commence
L'enfer, c'est une histoire qui ne s'arrête pas.
Le paradis, c'est hier qui dort
L'enfer, c'est demain qui meurt.
L'enfer, c'est le paradis éternel.
Le paradis, c'est croire qu'on peut comprendre l'enfer.
L'enfer, c'est comprendre qu'on croit au paradis.
Mon illusion, c'est de croire que je peux
comprendre quelque chose à ça.
Croire ou comprendre, faut-il choisir?
il y a des rivières invisibles
qui coulent entre les cimes
les reliant une à une comme des liens
croisés au dessus du ciel.
Aux sommets des montagnes
le paradis est un mystère
le regard une énigme
la corde a sauté
la marelle.
Au sommet des montagnes
le ciel a mal
le corps a bien
et l'eau jaillit
de toutes ces invisibles
rivières.
Écrasé par le fait de la promiscuité,
mon esprit bleuissant s'affinait en fumée
cependant que mes pieds vertement piétinés
s'étiolaient en calice. Ah! Mes souliers brodés!
Le regard égaré sous l'étroit précipice
immiscé entre les boyaux et la motrice,
je croisai décroisées les jambes de l'actrice
de mon apesanteur. C'était la conductrice
de la locomotive. Ses chevaux-vapeur
lui hurlaient des suppliques à trente-cinq à l'heure
qu'elle feignait d'ignorer, debout sur le moteur
les genoux en cadence et les mains en sueur.
Devant ce tableau noir, je pensais aux faïences
d'orient, mulâtresses et correspondances
où de vivants piliers alignés sous la stance
m'invitaient au voyage vers des voûtes immenses.
Me voilà retourné, j'avais pour tout bagage
un billet minuscule en guise de péage
un grand plan de métro étiré en trois pages
et dos au petit train, j'oubliai tout. Mon âge?
J'avais eu mes cinq ans et je ne disais rien
de cette énorme ville et ses petits chemins
qui sentent le plastique. L'odeur du matin
est toute intérieure dans ses souterrains.
L'éponge du cœur est sans pareille
Elle trame sa toile sur les querelles
Des rimes en L
Des rimes en L
Le rêve du sexe est sans éveil
Il parle aux justes, aux infidèles
Il passe et déraille pêle-mêle
Des rimes en L
Des rimes en L
Le train s'enfuit, la gare sommeille
Le soleil brille, la mer est belle
Le fruit est mûr, jardin d'Éden
Les rimes en L
Des ribambelles
De L, de N, de lettres et d'ailes
Pour voler plus haut que les frêles
Rimes en L
Des rimes en L
La porte est fermée, les téléphone est occupé.
Personne ne m'attend, tout est terminé.
Je suis derrière mon écran.
Ici, rien ne peut m'arriver.
J'ai mon pseudo protégé, mon accès assuré.
J'ai pensé à tout. Toujours. Tout.
D'ailleurs, tout peut arriver, je suis parfaitement sûr.
J'ai la touche rapide, le clavier tiré, la lumière adaptée,
mes messages arrivent, je réponds. Chaque réponse est prévue.
J'existe. J'ai le courage de penser.
D'ailleurs, j'ai des opinions; de hautes opinions, des idées, même ; des
idéaux.
Je sais, il ne suffit que d'un bug, une faille, une égratignure,
c'est le risque, cette vie est dangereuse, mais je n'ai pas peur...
A l'écran, je vois tout, je sais tout, je sens tout, je suis...
Coupure demandée par le centre serveur.
Mais j'ai encore plus peur d'être lâche en masquant mon regard avec des
lunettes noires.
Le pire, ce serait qu'on me voie à la lumière pendant que je me cache.
Le mieux, ce serait que je me montre devant des gens qui se cachent derrière
des lunettes noires.
Le mieux, ce serait l'écran
mais j'ai peur du noir.
J'ai toujours peur d'être voleur en regardant qui sont les gens.
Mais j'ai encore plus peur d'être lâche en n'osant pas les aimer.
Le pire, ce serait de les voler sans les aimer.
Le mieux, ce serait de les aimer sans les violer.
Le mieux, ce serait l'écran
mais j'ai peur du noir.
Regarde ce que j'ai dans la main. Là.
Oui. Tu vois ? Ca bouge, tu le sens ?
N'aie pas peur, tu peux le toucher.
Tu vois, ça c'est moi.
Doucement. Hein? Mais qu'est-ce que tu fais ?
Non. Non..! Non!
C'est pas à toi. Non. T'en vas pas.
Reste. Où vas-tu ? Rends-le moi.
Rends le moi.
Tout au bout du quai, je les voyais rapetisser
à vue d'œil et je me sentais bien.
Même si le train était trop plein, je me sentais
loin de moi cette dette impayable, et devant moi
les espaces.
Même si ce sont eux qui m'ont mis ce jour
dans un train qui va je ne sais où
je suis où ils ne sont pas.
Même si je n'ai plus de morale
et plus de religion
je n'ai pas celle qu'ils ont.
Même si cette étoile rose qu'on m'a cousue
au cœur insulte leur vie en rose et bleu
je me sens bien dans ce train noir.
emmène-moi quelque part où la vie te ressemble,
même si la vie n'a plus le goût d'avoir l'envie,
emmène-moi demain, emmène-moi d'ici.
Emmène-moi avec toi, rien n'est jamais fini
parce qu'on n'oublie jamais, on n'oublie pas ce cri
qui donne encore au corps la force d'être en vie,
la force d'être ici, le cœur à être en briques
qui une à une se cassent, mais qui se reconstruisent
pour faire un escalier qui descendrait au cœur
de ta vie.
Emmène-moi loin d'ici je t'attendrai demain
je te montrerai l'envie le goût le sel le cri,
le bois qui brûle encore, l'odeur du paradis.
Emmène-moi loin d'ici.
Peut-être qu'on ne voit pas tout, peut-être qu'il y a de la brume, peut-être
que c'est très loin, après Tout. Mais avec tout ce qu'on a, on pourra prendre
des jumelles, des avions, des formules, des animaux.
Peut-être qu'il est fermé, peut-être qu'il est enfermé dans des murailles plus
hautes que tous les livres, enterré dans des fosses plus basses que toutes les
erreurs qu'on fait en le cherchant.
Mais je sais qu'il existe, cet endroit, et là-bas,
quelqu'un m'attend et pense que cet endroit existe aussi.
Cette terre qu'il a apprivoisée lui a brûlé les plumes, et il marche le long de
sa vision horizontale. Il ouvre ses ailes face au danger, mais ce ne sont que
les baleines d'un parapluie sans toile. D'un oiseau, il est devenu un
épouvantail, et son espèce le fuit comme une menace.
C'est un poisson qui ne dort jamais.
Le bruit assourdissant de ses écailles lui rappelle une armure en acier vibrant
à chaque courant.
C'est un tableau qu'on n'accroche jamais, une muraille qu'on ne franchit
jamais, un soleil qui ne brille jamais.
Le doute.
Au dernier moment, le doute est le présent qu'on fait à l'avenir qui gronde,
comme une jeune vierge sacrifiée au volcan éteint.
J'attends toujours qu'il n'y ait plus personne pour me déshabiller. Et quand il
n'y a plus personne ici, les mots résonnent plus longtemps dans l'ambiance
inutile d'un bar qui n'accueille que ceux qui ne sont pas invités, et ces mots
traversent tout le monde comme le regard d'un animal à travers un soupirail.
Je n'aime plus la vitesse. Je n'aime plus l'adrénaline. Je suis amoureux des
plates coutures et de l'inversion des couleurs, des photos en négatif où on
voit toujours plus que ce qu'il y a dedans. Je suis amoureux du vide parce que
c'est l'endroit idéal pour construire exactement ce qu'on aurait envie d'y voir
un jour. Je suis amoureux d'une femme si belle qu'elle offrirait sa plus pure
émotion par son silence.
Ceux qui aiment la nuit comprennent qu'elle n'est juste que l'absence du jour.
Qu'on ne l'aime pas pour ce qu'elle est mais pour ce qu'elle n'est pas, et
c'est bien là le seul intérêt des choses.
"Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais ce que je ne veux pas",
le réaliste le plus plat comme l'idéaliste le plus pointu se rejoignent
exactement à ce point précis. Savoir, ce serait prétentieux, inutile et qui
sait. Mais l'absence, c'est l'imagination qui invente la réalité parfaite. Ceux
qui aiment la nuit n'aiment pas la certitude d'un soleil de midi, parce qu'il
n'est jamais midi pour tout le monde à la fois.
Les grains
C'est le silence d'argile.
Les paupières souplement
forment les ombres faciles
de ce souvenir dans mon sein.
La mer mouille mon sexe
ma langue est un poisson.
Viens voir le sable blond
remplir le cœur de l'assassin.
Tous les grains sont glacés
Comme un fait exprès.
Le vase
C'est le silence d'argile
doucement comme une croûte
qui durcit cette absence
de tout et de plaisir.
Le silence peu à peu
humide et pénétrant
se sèche et se craquelle
un vase autour de moi.
Sec comme une équerre
il résonne comme une cloche
mais le son est muet.
Comme un fait exprès.
Le linge
C'est le silence d'argile
Le goût à tes couleurs
est resté dans la bouche
et toutes les nourritures
retournent à la cuisine.
Le sel est un esprit
qui rougit le sabot
du fer à repasser
qui aplatit l'enfer.
Et le linge est pendu
comme un fait exprès.
L'aube
C'est le silence d'argile
La machine à laver
est restée entrouverte
à chaque tour son eau
brûle un peu ma chemise.
Un roulement de tambour
cogne dans mon oreille
raide comme une sentence
l'aube vient me chercher.
A chaque jour sa grâce
comme un fait exprès
Les couleurs
C'est le silence d'argile
L'aspirateur suçote
les couleurs du plancher
mais la poussière retombe
comme un fait exprès.
Prométhée
C'est le silence d'argile
Corbeau mange la pitance
promise à Prométhée
mais la foi lui repousse.
Comme un fait exprès.
L'explication
C'est le silence d'argile.
L'explication des mots
n'a plus aucun espoir
d'échapper au supplice
les lettres se confondent
en un seul fil
qui pend à la chemise
du décapité.
Qui de la lame ou
du cou a raison?
Aucun n'a la parole
comme un fait exprès.
La sentinelle
C'est le silence d'argile
Plus aucun mot ne vient
s'inscrire en haut des toiles
tendues face au grand vent
qui ne souffle pas ici
et le mat, cette sentinelle
droite comme une idée
souple comme une lèvre
n'a plus aucun mot au bout
des mots.
Peut-être que le silence
ou le noir, ou l'espace
est plus grand que les mots
qu'on n'écrit plus ici?
La porte
C'est le silence d'argile
Le cœur est une prison
d'où on ne s'évade pas
mais la porte est ouverte
comme un fait exprès.
Au premier jour
Le seul cadeau qu'on m'ait fait
est celui de pouvoir regarder
les choses telles qu'elles sont
en soi.
Le seul cadeau que je puisse faire
est de réussir à montrer
les choses telles qu'elles existent
en moi.
Le monde est beau, il faut le boire
comme un verre d'essence qu'on allume.
Nous sommes tous des
cracheurs de feu.
Le monde est faux, il faut le voir
donner une vérité qu'il n'a pas
en échange d'un regard
qui le fait vivre un peu
en soi.
De fausse monnaie en argent fictif
l'échange est inégal mais on arrive à découvert
nu comme au premier jour.
L'arbre et le fruit
Il faudrait passer sa vie à construire un endroit.
L'endroit. L'endroit pour mourir.
Ce serait un long travail sans peine, une fin en soi.
Un endroit où toute sa vie soit représentée comme
une peinture colorée de tous ces sentiments qu'on
n'exprime qu'à moitié.
Un endroit qui dorme sous la chaleur des rêves
une ferme sans animaux que ses bêtes enfouies
dans l'imagination des enfants adultères, qui
tromperaient leur envie de ne jamais grandir en
argent sans valeur.
Un endroit où mourir serait un arbre,
et vivre juste un fruit.
Un endroit si petit qu'il existerait à peine, on ne
pourrait le voir que dans la nuit, comme la lumière
d'une cigarette qu'on fumerait par envie.
Un endroit si petit qu'on n'y entrerait vraiment que
si on oublie sa vie, une étoile sans lumière.
Il faudrait passer sa vie à construire un endroit
où tout serait permis, et où la mort aurait le droit
d'être ici. Un endroit en couleurs, noir et blanc
interdits.
Un endroit où la mort pourrait être une amie.
Peut-être que vous pensez que je suis idéaliste, naïf ou
ignorant. La violence
éphémère de la mort,
le sang qui coule dans les oreilles
fait plus de bruit que le silence radieux.
Mais de la préhistoire, il ne reste que
le silence d'argile
le fossile dans la pierre
et la marque de la vie.
La mort est son amie.
Les monolithes
L'écho du grand monde est partout
dans la poussière
rien qui ne soit insensible
n'existe ici.
Seule la beauté est à sa place
le reste n'existe
que pour pouvoir pardonner
la laideur d'une illusion.
La réflexion est un artifice
face à elle
l'esprit ne sert jamais
qu'à contempler ces
monolithes impuissants.
Isolés au dessus du champ
ils planent comme de grands oiseaux.
Le champ
Viens avec moi
nu comme au premier jour
impuissant et splendide
isolé au dessus du champ
être monolithes vivants
planer comme de grands oiseaux
et un jour se poser
sans bruit dans le
silence d'argile
---
un pour les amis
l'autre pour les amis.
Entre les deux
mon cœur balance
comme ça
personne ne s'ennuie.
comme une formule alambiquée
et la chimie des sentiments
réagit. Un catalyseur
présente ses atomes inertes
à ces mélanges endormis.
Mais l'explosion n'est pas physique
comme un fait exprès.
Un vieux me demande en passant le chemin de la gare, je lui dis l'heure qu'il
est. Et elle n'est jamais là. Si je pouvais faire beau, elle viendrait un peu,
entre deux averses elle sécherait d'une pensée la carcasse ennuyeuse des vieux
mots. Mais j'attends toujours sous la pluie. Je sais qu'elle ne vient pas, mais
on n'a pas envie d'attendre le soleil. Elle n'est jamais là quand il pleut.
Debout, j'ai mon chapeau qui tombe un peu aux bords. Je l'avais acheté pour
faire homme, sérieux et occupé, mais avec toute l'eau qui coule, il ressemble à
une roue dentée, qui enchaîne les fils de pluie, qui compte les plic les ploc les flaques de boue.
Je ne m'assiérai pas, un homme qui attend ne s'assoit pas, sinon il flâne. Ou
il se résigne. Rester debout, c'est savoir qu'on viendra. C'est limiter
l'attente, alors qu'assis, n'importe qui est invité. Je n'invite pas n'importe
qui. Ou alors montrez-moi que vous n'êtes pas n'importe qui. Moi j'attends sous
la pluie, mais je sais qu'elle ne vient pas.
Jamais quand il pleut.
Le rendez-vous était donné un jour où il ferait beau. Mais j'avais trop peur du
soleil, trop peur de la lumière. Je ne voulais pas qu'on voit mes larmes comme
une insulte à son bonheur. Alors j'attends dessous la pluie. Les gouttes d'eau
qui coulent sur mes joues ne sont pas les miennes, un homme ça ne pleure pas au
soleil, mais sous la pluie, on n'a pas peur d'être soi-même. On n'a pas peur
d'attendre, le visage trempé et les pieds dans la boue. Parce que c'est l'eau
du ciel.
Mais celle qui coule quand il fait beau
d'ou vient-elle ?
Une aubaine, les obédiences versent leur obole
dans le lobe de son oreille. Mais l'aube arrachant
son aubade, elle se retrouve abolie de tout, et elle
boude. Pas de bol, le bed-in est un bide.
On ne badine pas avec Bob.
Angola ou Bolivie
Où mes-tu tes habits
Olivia ?
contre la pollution sonore.
J'ai des autoroutes qui traversent
mes draps salis par le cambouis
des nuits où on n'a plus en tête
l'image du flash
excès de vitesse.
Il n'y a pas de feu rouge, pas de limitation, de péage, pas d'assurance, il n'y
a pas de loi, les bandes sont blanches et les draps roses ou bleus, qu'importe
c'est la nuit, il n'y a pas de lumière sur le périph de mon lit il n'y a pas de
radar pour voir qui me fait envie pas de flic tout est permis de toutes façons
on tourne en rond on roule au couple on tigre les moteurs fébriles on huile les
corps on respire les vapeurs on gonfle les chambres on force la couleur pour
envahir les stations service stations service station service servi
Mais au matin, ce sont leurs petits os qui craquent sous mes pieds nus.
Même si je sais que c'est juste une idée, parfois juste un orteil suffit à
casser
un bout d'aile, un bec orange.
Sous la douche qui chasse les dernières plumes de rêve,
le son des gouttes ressemble tellement à cette volière piaillante.
La jungle est dans l'eau, je repose le serpent sur sa pomme,
et je sors trempé, les idées sèches comme un os,
piqué avec mon bec et troué comme ma nuit.
Nos oiseaux sont tous vivants.
Vivant comme une bête et dormant comme un ange
a-t-on le droit d'aimer ?
Couché comme un rêve et debout comme un chien
a-t-on le droit d'aimer ?
A-t-on le droit d'aimer quand on invente une vie
qui n'existera pas ?
qu'on porte au fond de l'estomac,
comme si quelqu'un l'avait laissé
avec le cordon découpé.
Et en marchant, il tourne au fond.
Et en dormant, il tourne au fond.
Le ventre plein, on arrive à l'oublier
une heure ou deux, mais quand on a faim
il se plante au fond sans faire de bruit
comme un secret brûlant qu'on a confié
et qu'à la fin, on finit par saisir
au fond de la main.
amarré dans la terre
otarie dans la mer
aime et rit
Égée
Amérique
Arménie sans amie
Arabie sans brebis
araignée sans abri
Marée sans i
Magie sans r
Mûrie sans a
mour et sans cri
d'ami
amie
je t'
et je crois qu'ils ont raison
on est toujours trop faible
trop faible.
Tout ça n'a pas d'importance.
Je ne veux pas mourir dans mon lit
si tu es plus fort que moi
tue-moi
je me donne
rends moi
libre.
Moby Dick
Je n'ai rien demandé à personne
je ne veux pas parler aux gens d'ici
juste écrire
donner de l'eau aux moulins inutiles
Don Quichotte ou Capitaine Achab
la baleine blanche
Moby Dick
où es-tu ?
Je te cherche toujours
j'ai fait toutes les mers
peut-être que tu existes
comme il dit
anywhere out of the world
je te cherche toujours
donne toi
fais moi
trouve toi
suis moi
sois toi
bois moi
bats toi
baise moi
laisse toi
peine moi
mène toi
haine moi
traîne toi
traque moi
trahis toi
travaille moi
traverse nous.
Encore
Samplomi jpecteur etait, sarrz deirj
fj
pout gftehd nvjjn...
Rachotaq nerbib ploizson glauche,, sampo
ragarda marouir est a ce momun lo cri dur
Refeuille prutalle -zur soola soolu
cobbe
revail vorcè dan lo. A c emoment ilz est
nassé une sauce exbizar,
les roses étaient
moins bloues. Jaque mot defenait
de lus
en plus glair au vur et à
mesure qu'il
parlait, c’était la seule personne que je
comprenais. Gant il a réalisé que je
n'écoutais que lui, il s'est arrêté et m'a
pris la main, puis il a prononcé mon nom
et moi alors doux zerr frinte
de blu frein
dermin gabri jabai dromi tdu
foli
soola soolu.
Maiy che jerjais hon hegard din doux
cieux dix hotes, combri un
joue qu'il
n'existait gué tant ma tette. Que ne lemo
n'insistaient pluie. Osé posé les maux
coutte à goutte gomme des frères
des heures photo classe léchirée
billes norceaux karelle.
Lassé ma fille de jien à enfanter des wo pluie
chauds pour posser des nouleurs
mésangées
à chasse fois noir dedans et symblées
en deux parcies émines è semblanes exbloz.
Mais jamais pluie j'ai entendu sa soie
lèvrer mon nom clair. Chaque sourd que
deux fées écorce ses mots pour odorer
cette trop fuissante neauté.
Lui beau et mohair sourde
Ô mal o mal
Orgeat d'en haut, doute en haut je ne
suis alancée, sauté tout en pas très très
haut. En naissandant, j'ai froissé son
regard. Froid mais mouvant, dur et bleu
comme un été saillant il m'a parlé
une seconde fois, et une seconde fois j'ai
compris tous les mots autour de moi, les
animaux sauvages, les lèvres taillées, la
peau écorcée, la terre douce, l'harmonie
harmonie harmonie des sons des sens
des odeurs mais je tombais toujours et lui
il regardait ma chute, immobile.
J'aurais voulu que ça ne s'arrête jamais, que
ça continue pour toujours. Mais arrivée
presque en bas, quand j'ai vu le sol
sur mes seins j'ai compris que
les seuls mots que j'aie pu
comprendre un jour
furent les siens.
Crash
de son obscurité, et les volets sont ouverts.
L'espace s'ouvre sur le champ magnifique.
La gravité s'évapore.
Mon toit est une fusée, je vous enverrai
des cartes spatiales.
Je vous embrasse du fond du réacteur.
en fusion
comme une fusée
express.
Après je partirai peut-être.
Les hommes sont des moignons tendus vers un ciel blanc,
et qui crient leur rage de ne pouvoir toucher du doigt
le cœur de Dieu.
Les hommes sont des eunuques qui dorment au fond du précipice, hantés par la
mémoire des femmes
qu'ils ont cru embrasser.
Les hommes sont des chiens qui rêvent,
et leur dieu est une laisse détachée.
Mais à la fin, on sait bien que sous l'eau
personne n'y voit jamais très bien.
qu'on n'adresse qu'à soi
mais le bruit est assourdissant
parce qu'on y entend tout
ce qu'on ne sait pas dire
aux autres.
C'est l'éclaireur de la folie
et l'artilleur de la mort
qui parle
à tue-tête.
gronder comme un ciel mécanique
enraciné dans ses artères
de mécanismes hypothétiques.
Le monde est bleu, il a deux ciels
croisés comme les deux draps d'un lit
où le sommeil est un ennui
comme un dessert au paradis.
Le monde est bleu, aucune couleur
comme le regard d'un nouveau-né
qui crie sa mer rouge éventrée.
Le monde est bleu, ne te blesse pas
à le regarder de trop loin.
parce que la lumière ne dort
jamais dans une pierre
mais dehors.
Là où on ne paie pas
là où on ne garde pas
la mémoire des années
comme un souvenir bon marché.
Comme un sourd qui met un disque
pour voir ses amis danser
je n'entends rien à vos bijoux
mais j'aime les voir
sur mes seins.
A la française
(Les petites affaires)
Jordan est venu me voir
avec sa Panhard-Levassor
craqué une allumette
rougi sa Craven A
j'ai vu des smokey bleues
que du feu
que du feu
Jordan m'a parlé cool
sa voix de Gable
son œil de Valentine
brillait comme un GoldStar
j'ai vu des lightnings blancs
que du feu
que du feu
Jordan m'a emmenée
avec sa Panhard-Levassor
Lady sings the blues
un air chaud dans my hair
me soufflait du cold sweat
que du feu
que du feu
Jordan m'a emportée
rimmel et Summertime
prise comme une plug
tournée dans son club
m'a saoulée crazy Jive
que du feu
que du feu
Jordan est reparti
avec sa Panhard-Levassor
ses Craven A
kisses mucho
m'a blousée on the floor
et toutes ces hot rods
que du feu
que du feu
au rebord d'un balcon
fumer à la fenêtre
en regardant dehors
si le ciel parle encore
au oiseaux.
Une goutte d'eau sur un ongle
verni rouge et carmin
couler dans les yeux clairs
et sécher sur la main.
L'eau salée sur le doigt
le vernis sur l'iris
crayonne, crayonne
mes cicatrices.
Je vais m'acheter un blouson couleur
bleu azur, ou blanc zébré, j'hésite souvent.
Ou un blazer, peut-être, que j'aie l'air à l'aise
dans mon plaisir baissé sur mes yeux blancs ou bleus.
Mais quelque chose qui change.
Je suis blessée.
Je vais m'offrir des baisers ou bronzer,
j'hésite encore entre me baisser
ou glisser, obscène ou délaissée.
Je suis baissée.
passez moi le sel bleu
Empêchez moi d'avoir du bizarre
au lieu du plaisir.
L'absolu
Je sais que ça ne se fait pas
comment le dire,
je veux juste l'absolution.
L'absolu des sens, permis et interdits,
l'absence de solution, je suis si seule
sans but sans soleil sans bolide sans abri,
mes ablutions c'est quand je trempe mon âme
dans ton absolue solution
J'ai tout bu, tu sais. Tout vu.
Tu m'as blanchie dans tes draps noirs.
Et j'ai aimé être
blasée
blessée
et baissée.
mais elle n'a pas de majuscule.
Elle ne sait pas dire je, et ne sait pas
non plus son nom, mais pourtant elle
est vivante.
Et tous les jours, elle mange un peu
de ma bouche, un peu de mon sexe.
Mais elle ne sait pas dire je, cette
femme-là. elle ne sait pas la majuscule
qui lui donnera son initiale à elle.
Son nom propre est sale, et son amour
est proche.
Elle s'évade
Dehors c'est le printemps, les jupes rétrécissent et les regards s'allongent
pour se croiser et s'emmêler, les yeux se scratchent en velcro appairés sans
faire de dégât à la séparation, c'est facile de se tromper et de tout reprendre
à zéro comme des enfants qui jouent, pouf pouf c'est
fini, on recommence et puis voilà.
On était à l'hôtel, deuxième étage sur la rue étroite, fenêtres ouvertes et
rideaux fermés vers l'intérieur, on se prend, on se touche, on s'amuse, on ne
se regarde pas, mais le sexe dans le sexe, la main sous les seins, les cheveux
dans les yeux on pense à autre chose, on s'échappe de nos corps, on danse à
notre rythme sur une batterie de sommier.
Le lavabo blanc crème, une ombre qui se lève quand on a le dos tourné, une
silhouette qu'on découvre et des fesses qui s'échappent et qu'on vole du
regard, on se blottit dans ce creux qu'on avait cru connaître et qu'on ne
découvre qu'au moment où il s'éloigne. C'est le moment des économies, des bouts
de chandelles empilées et collées à la cire, des cigarettes éteintes et plus
qu'une dans le paquet, le moment où on garde tout ce qu'on n'a pas donné,
l'anus bien contracté pour ne rien laisser voir, emporter avec soi autre chose
que cette banalité crasse et cet après sans avant, ce passage obligé pour
amants temporaires, organiques ou ludiques, mais le point culminant de
l'orgasme vital, c'est ses jambes qui s'effilent et ses fesses qu'on découvre
s'enfuir quand elle regarde à la fenêtre, après n'avoir rien fait que les avoir
senties, léchées, dévorées, habitées, protégées, écoutées, espionnées,
reconstruites, tailladées, éborgnées, séparées, cicatrisées, mais sans les
avoir simplement regardées, sans avoir commis autre chose que d'écrire la
dictée des sens et de l'instinct, du plaisir et de la frustration de ne pas
pouvoir se fondre mieux au sein de cette chair étrangère, de cette peau qu'on
n'a pas autour de sa peau, de ce corps où on ne vit pas, de cette beauté
commune qu'on ne peut pas être et voir à la fois, ce souvenir d'enfance où les
deux sexes étaient mêlés, indéterminés, à l'état de promesse et sans savoir
qu'on ne deviendrait jamais cette femme inconnue qu'on sent pourtant vivre en
soi.
Maintenant c'est fini, elle s'est rhabillée, déjà elle est coiffée et j'ai les
bras dans une chemise, son sac est dans sa main et les miennes s'articulent
autour de mes lacets, je retrouve mes façons, son regard, cette complicité si
facile qu'on ne lui donnerait aucune peine, aucun sursis, innocents libérés sur
parole et attention à vous, deux étages plus bas la rue nous attend avec ses
deux trottoirs séparés, ses au revoir, un café, un regard, une folie dans
l'iris, un détour passager, une longue inspiration et puis chacun son train,
elle ou bien toutes les autres, moi ou n'importe qui pourvu qu'on ait l'ivresse
et la peau douce, une histoire façonnée sans histoires, je ne me retourne pas,
elle ne se retourne pas sans doute, je rentre chez moi.
Premier étage, porte gauche, verrou blanc, tout est calme. J'entre, m'assieds
au bureau, devant moi quelques traces d'un autre moment, un café renversé et
trois sucres autour d'une assiette froide. Par terre, des cassettes sans
boîtier qui courtisent le répondeur, des papiers qui se croisent, des
enveloppes déchirées qui contenaient un courrier important, c'est une lettre
composée avec tous les en-têtes et le cachet rougi au bas de la missive,
écriture imprimée et signature au tampon mécanique, je ne me souviens même plus
du contenu, chèque, réclamation, convocation, ordonnance, publicité de rêve,
facture d'électricité, à la place un cafard se glisse par la fenêtre de cette
maison de papier, puis agite ses antennes et s'arrête net. Sur la table il
reste des morceaux de pain, des peaux de fromage et la poussière est venue par
dessus le marché. C'est la vie qui s'agite dans ce petit monde-là, d'autres
insectes affairés recherchent leur chemin et chargent leur dos noir de tous ces
petits restes, ils ne m'ont pas remarqué ou bien ils ont peut-être compris que
je ne suis plus une menace, je les regarde vivre autour d'un vieux morceau de
viande qui n'a plus de couleur, plus de forme, même l'odeur est partie et il ne
reste que l'os et la végétation de rampants qui en font leur jardin, sur mon
doigt un bébé qui apprend à grimper sur les poils, à trouver son chemin, à
passer les phalanges, contourner les trois veines et se cacher sous la manche à
l'abri du soleil. Puis un autre s'approche et suit la même route, il hésite et
s'arrête puis continue comme l'autre, je sais qu'il y en a trop, je ne peux pas
les tuer tous et puis ils reviendraient, leurs œufs sont trop nombreux, eux ils
savent se cacher, puis mes tempes me fatiguent, j'ai sommeil et mon lit est
bien trop loin de moi, les draps sont tachés et le matelas est un nid.
Je n'aime pas les animaux, je n'aime pas les papiers, je n'aime pas le
printemps, je pose ma tête et mes cheveux pleins de toutes ces odeurs sur la
table, tout est vieux, tout est sale, tout est sec et m'endort dans cette femme
inconnue qui me tourne le dos.
Olivia j'aurais voulu
la vie en voiles en voilà
la voie lactée Olivia
j'aurais voulu t'accompagner
la déposer sur tes bras blancs
la souligner sous tes yeux noirs
Olivia j'aurais voulu
lever les voiles envisager
l'été lové dans la villa
l'avion se poser sur le fil
glisser sur tes joues roses
glacé dans mes iris
Olivia j'aurais voulu
y aller avec toi
j'aurais été en vie
l'hiver ne vieillit pas
Olivia j'aurais vu
mes oiseaux sur tes îles
tes prairies sous mes doigt
j'aurais su Olivia
j'aurais dû mais voilà
je ne suis pas
là comme toi
tu n'es pas née
pas là
Olivia
et tu danses
Solitude des âmes
Certitude des corps
Inquiétude des heures
Plénitude des sens
Étude
Silence.
Éther et absolu
Artificielle et sublime
Interdite certitude
Aphrodite
Où suis-je quand tu dors ?
Es-tu là quand je dors ?
Ma Sexitude.
le programme est fini et la nuit est gâchée
assise sur le lit je ne suis pas couchée
la pluie coule au carreau et la télé aux grilles.
Je rêveuse aux ruisseaux qui remontent le cours
je penseuse aux camions qui vont, chargés de lait
qu'ils m'emmènent avec leur clapotis épais
qu'ils m'emmènent à vie, je vois vos grands yeux sourds
à ma complainte, mon émission, mon sonar
et l'écho qui se casse alors qu'il se fait tard
me laisse sous-marine éplorée. C'est la nuit.
Je brouille, désœuvrée, mes œufs crus sur la poêle
j'entends griller mon cœur dans la cuisine sale
rongeant mon os à moelle, je repense à lui.
et je fais la vaisselle
toute seule.
J'ai les yeux comme du scotch-britt
et je fais la vaisselle
toute seule.
J'ai le cœur comme un évier
et je fais la vaisselle
toute seule.
J'ai la bouche comme une marmite
et je fais la cuisine
pour toi.
qui dévore une à une toutes les mailles
du pull que tu m'avais tricoté.
Rappelle toi ce pull rouge,
fait avec dix pelotes de laine d'Égypte.
Le pull rouge, troué et sale, je l'ai éventré
comme la mer et j'ai traversé
pendant quarante jours la moquette du salon
remplie de mégots.
Ensuite, perchée sur le frigo
j'ai mangé les tablettes de chocolat
tandis que le veau dehors pourrissait dans l'assiette.
Je l'ai prise au milieu des fourmis
et de rage l'ai jetée sur le carreau.
Alors le voisin du dessus a frappé trois coups de balai .
La Mer Rouge est un mythe.
Appelle moi un jour
un corbeau s'est posé sur ma fenêtre
mes chaussures sont trop grandes
ils ont dit que tu n'existais pas
j'ai mangé tout le chocolat
Appelle moi un jour
j'ai remis de l'eau dans la pendule
ils ont cassé toutes nos fenêtres
j'ai froid dans ma tête
demain c'est mercredi
Appelle moi un jour
le poisson bleu est mort
j'ai revu toute ta nuit
ils m'ont pris ton enfant
j'ai repeint ma folie
Appelle moi un jour
Appelle moi un jour
avant de tomber dans cette vie
Appelle moi un jour
ils m'ont tranché les paupières
et j'ai vu toute l'Égypte
ils ont brûlé tes feuilles
j'ai soufflé la poussière
j'ai dormi dans l'entrée
Appelle moi un jour
j'ai oublié ton nom
j'ai oublié ton ombre
ton odeur est partie
Appelle moi un jour
Appelle moi un jour
et dis moi si
c'est bien toi
qui avait arrosé
ces fleurs là.
" Je ne suis pas encore prête. Tant pis, j'y vais quand même. Je ne sais
pas si je serai assez bien, mais là, je ne peux plus attendre. J'y
vais. "
Elle a déposé sur la cheminée deux napperons qu'elle avait tricotés, parce que
ça habille bien les choses sans intérêt. Un nœud dans ses cheveux, le même
petit ruban que lorsqu'elle avait sept ans.
" Sept ans. Déjà sept ans, et qu'est-ce j'ai fait pendant sept ans ?
J'ai attendu d'être prête, et voilà. Après tout, j'ai toujours été prête, dès
le premier jour j'ai su que le reste ne pèserait plus dans la balance. La mer
chaude n'existe plus. Je vais me baigner. "
Elle a posé doucement ses mains sur ses genoux, elle regarde en bas ses pieds
dans ses chaussures beiges, un peu rentrés en dedans, et ses genoux qui se
touchent. Elle va partir. Elle se lève dans une respiration timide, ses cheveux
sont lisses, à la place de son sourire elle a accroché une absence.
" Je sais qu'il n'attend jamais, jamais il ne m'a dit qu'il voulait
que je vienne. Pourtant, j'en ai fait des kilomètres de caresses pour
comprendre un centimètre de sa peau. Je ne veux pas qu'il attende. Même si je
ne suis pas prête, j'y vais. Pour une fois, je n'ai peur de presque
rien. "
Presque rien, c'est toute sa vie. Presque rien ne compte, presque plus d'envie
de vivre, presque rien n'est venu la déranger pendant ce long voyage, juste un
coussin sur un sofa, un amant dans un film, une poussière dans l'œil, une
cuiller dans un café.
Elle sort sur le perron, ferme la porte à clef, descend les quatre marches, va
prendre l'autobus qui s'arrête à la plage. Enlève ses chaussures beiges, les
pieds un peu rentrés en dedans. Elle marche vers la mer qui monte.
Sur la digue, un peintre. Sur sa toile, un enfant de sept ans qui joue à la
petite sirène.
Ma mère n'existe pas.
Je l'ai inventée un soir où j'avais besoin d'elle.
Comme je l'ai imaginée, douce, voluptueuse
Comme un lait qui guérit toutes les écorchures,
elle comprend tout sans un mot.
Elle regarde ma vie qu'on dit ratée, et sans rien dire, elle comprend.
Elle ment pour que moi, je sois une petite goutte de vérité
dans un café de saleté. Elle sait.
Elle déchire ses doigts pour que les miens semblent longs et doux.
Elle caresse mes cheveux pour que ma tête la regarde
comme une étoile qu'un marin espère dans les brumes du Cap Horn.
Mon père n'existe pas.
Je l'ai construit un jour où j'avais besoin de lui.
Un matin où je me suis levé en comprenant
que mes jours étaient des éclipses totales,
et que le sommeil le plus profond était éveillé.
Comme un rail aussi dur que l'acier et aussi lisse qu'un destin,
il a la droiture qui ferait sembler voilée la conscience d'un saint.
Il est unique comme l'horizon,
et plus loin je regarde, plus loin il se tient.
Il sait purifier le combat le plus ingrat qu'il me laisse en héritage.
Il me donne les clefs de sa voiture
en sachant déjà que je l'écraserai avec.
Ma sœur n'existe pas.
Je l'ai découverte un été où la chaleur suintait de la route en troublant mon
horizon déformé.
Comme une essence sublime dont j'aurais posé une petite fiole au dessus du
cœur,
elle me laisse un parfum ondulé qui vit.
Elle sait toujours où je suis quand elle me regarde,
et ses cheveux sont une forêt de crimes pardonnés.
Elle a tant d'amour à donner qu'elle laisse croire qu'il viendrait de moi.
Et lorsque nous sommes côte à côte,
les hirondelles tournoient autour de nos corps immortels.
Mon frère n'existe pas.
Je l'ai dessiné un hiver où la neige
transformait mes doigts en couteaux.
Il a la chaleur d'un moteur allumé,
et le silence d'une porte entrouverte.
Il sait pourquoi je danse, et je sais pourquoi il tape
dans ses mains gantées quand l'air est froid.
Il a le sourire qui fait fondre le doute.
Au plus fort de l'hiver, son regard me dit
que le printemps revient.
Il est mon double et mon autre.
Ma leçon et mon élève.
Et quand nos poings se referment,
c'est la terre qui a mal aux cieux.
Ma famille n'existe pas.
Elle est une famille qu'on choisit.
Elle est celle dont on a besoin et dont on a fait son destin,
immobile comme le cœur au milieu de la poitrine.
Elle est cruelle et limpide comme de l'essence sur la peau écorchée, et au fond
d'un puits de bêtes, elle me donne un couteau et de l'eau pour survivre.
Aucune famille n'est plus présente, et aucune n'est plus invisible qu'elle.
Et même si mes yeux mentent pour la voir encore quelques fois,
elle est la seule famille que j'aie toujours sentie dans cette
fa ille que j'aime.
---
Je bois du café parce que je m'emmerde.
Moi, le café c'est ma drogue.
C'est pour ça que je n'en bois pas. Ne me prenez pas pour un drogué, je tiens à
ma santé et à ma réputation. Mais quand je m'emmerde, je suis comme tout le
monde. Qu'est ce que vous feriez, vous? Moi je bois du café.
Parce que le pire, ce serait à la fois de s'emmerder, et d'être assez fatigué
pour s'en contenter. Quand je m'emmerde, j'ai envie d'en jouir, éveillé de mon
état. Chacun son goût. Moi je bois du café.
Le plus gênant quand on s'emmerde, c'est qu'on sait très bien que le lendemain,
on aura déjà oublié, on pensera à autre chose, on n'aura pas tiré la leçon et
on retombera forcément dedans comme le sucre dans le café.
Alors moi, pour ne pas oublier, je veux que ça dure, je veux même en profiter.
Quand je m'emmerde, moi je bois du café.
J'en vois qui rient déjà, qui pensent qu'au bout du compte je les fais chier
avec mon café, et ils se demandent maintenant pourquoi ils n'ont pas zappé. Eh
bien zappez, je ne veux pas m'encombrer de gens qui s'emmerdent, j'en ai déjà
assez d'un pour ne pas vous retenir.
Au moins, j'essaie de partager.
Mais pas mon café. Chacun son goût.
Il y en a qui boivent de l'alcool, qui baisent ou qui regardent la télé. Tant
que vous m'emmerdez pas, vous faites ce que vous voulez. Mais ne commencez pas
à me brancher, parce que comme je bois du café, je peux tenir longtemps comme
ça et vous serez fatigués avant moi. En plus, vous savez que s'emmerder
fatigué, c'est pire. Alors vous ferez pareil.
Vous boirez du café.
Et si vous en buvez, peut-être que vous comprendrez ce que c'est vraiment que
le café. Ca vous fait voir tout autour de vous en
plus clair, ça vous rafraîchit les doigts, ça vous donne le moral pour attaquer
encore une autre tasse, et ça fait comme une fée qui fait battre le cœur plus
vite quand elle est passée et vous êtes vraiment bien pour voir que quoiqu'il
se passe, vous vous emmerdez.
Ca vous emmène au ciel, des symphonies de couleurs
pour pouvoir admirer d'en haut votre tête et avoir le cœur net qu'elle est bien
toujours noire.
Vous en gardez le souvenir d'un moment fantastique où malgré les couleurs, tout
est comme le café.
Tout est assez.
Blanc comme la couleur du café.
J'en entends qui viennent encore me dire d'arrêter
le café, le café c'est pas blanc, et d'autre idioties de la même couleur. Mais
est-ce que moi, je vous demande d'arrêter de me parler?
Alors vous faites ce que vous voulez.
Est-ce que vous comprenez ?
Peut-être même pas, sinon vous seriez déjà en train de boire, non pas un petit
café, chacun son goût, mais votre drogue à vous, votre truc, ça je ne sais pas
ce que c'est, s'il vous plaît du lait, des fleurs séchés, ou du crabe congelé.
Comme ça, moi je m'emmerderais un peu moins.
Je vous écouterais.
Et je vous emmerderais moins avec mon café.
Enlève-la, t'imagines que je vais me laisser caresser par tes doigts sales et
boudinés? Ta main sur mes bas lisses, on dirait une pieuvre qui glisse sur un
os de seiche. Tu me fais penser à une serviette qui tombe tellement elle est
mouillée, mais par terre, chez toi, c'est plein de poussière, de cheveux collés
et de vin séché.
Enlève ta main de mes cuisses, enlève tes yeux de mes fesses, enlève ta voix de
mon cœur, enlève ton slip de mon aspirateur à sueur, enlève, enlève l'amour que
tu m'as fait aimer, détache mes cheveux de ton peigne à jouir, détache moi de
ton eau écarlate, mon amant ivre.
Détache moi mais demain.
Au début, on le voyait à peine, on l'entendait comme un moustique qui vole autour
de la lampe. Mais toute la lumière y est passée, un désir, ça a un appétit
vorace, on ne réalise pas tous les désirs, ce que ça peut dévorer.
Maintenant, il a tellement grandi que c'est moi qui ai rapetissé. Je suis aussi
petit qu'un bébé devant un aigle, et je sais qu'il va m'envoler, mon désir
pointu au bout de ses serres. Il va m'emmener dans sa montagne où il se protège
comme tous les siens, parce que les oiseaux rares, c'est ce que le chasseur
vise en premier, c'est pas les moutons dociles.
Désire-moi des ailes.
Courage
(Photo de mode)
Moi, je veux que tu restes. C'est ici qu'on a besoin de toi, pas là-bas, même
si là-bas semble plus beau, les plus belles choses, on ne les voit pas de loin,
on ne les voit pas comme une photo de mode.
Ma mode à moi, elle est sans saison, pas de printemps-été,
pas de défilé. Ma mode à moi, c'est toujours le même catalogue qu'on feuillette
sans rien acheter.
Ma mode à moi, c'est toujours toi.
Ma mode à moi, c'est les habits que tu me fais porter avec tes caresses et tes
yeux, c'est ce que tu déposes chaque jour sur ma peau sans qu'on n'y voie
jamais rien.
Je ne suis pas un mannequin, et quand tu me regardes, j'ai tout ce qu'il faut
pour te rendre heureux. Mais ça ne se voit pas.
Ce qu'on voit, c'est un peu de gens ordinaires qui se regardent. Mais qui peut
savoir, qui peut comprendre ce qu'il se passe entre nos regards quand ils se
croisent?
Ne pars pas là-bas, ne deviens pas une photo de mode, tu vaux mieux que ça. Tu
vaux mieux que tous ces portraits qui vieillissent à vue d'œil, et qui ne sont
plus qu'un peu de papier glacé sur la table en verre de la salle d'attente du
dentiste, qui t'arrachera une à une tes dents du bonheur.
Ton bonheur, moi je te l'arracherai pour te le montrer, encadré dans mes mains
bleues. Et je te l'offrirai pour ton catalogue. Sois le plus grand, pas le plus
beau.
Ne sois pas courageux, ne sois pas brave, simplement n'abandonne pas. Le plus
grand courage est toujours celui qu'on ne verra jamais mais qu'on n'oublie pas.
Il y en a partout chez elle, dans le fauteuil clouté, ou allongées sur le
couvre lit, posées sur la nappe de la table. Chacune regarde dans une seule
direction, une poupée ça bouge pas toute seule, et les regards se croisent en
tresses tissées à travers l'espace complètement figé. Le son de leur voix c'est
cette horloge qui ne compte même plus tellement qu'on voit pas les aiguilles,
mais elle est là.
Assise au milieu des poupées, elle regarde la télévision parler des cours du
CAC 40, du ministre et des députés qui font des lois pour passer le temps. Son
assemblée à elle c'est ses poupées qu'elle réunit le mercredi et décide pour
toute la semaine des décisions à adopter, Bergère sera sur la commode,
Louisiane viendra dans son lit, Noé mangera avec Cannelle un goûter au paradis.
Mais quand elle sort faire son marché, elle achète toujours la même chose, des
fleurs pour mettre dans l'entrée et des haricots pour le Petit Poucet qui ne
revient jamais à la maison. Alors elle s'assied sur le fauteuil et regarde par
terre.
Dans sa maison pleine de poupées c'est la pendule qui s'est cassée.
elle prend la main qu'elle trouve
au fond de son lit
Sophie a faim
elle prend le lait qu'elle trouve
au fond de son bol
Sophie a froid
elle prend la laine qu'elle trouve
au fond de sa malle
Sophie a peur
elle prend le roi qu'elle trouve
au fond de son ventre
Sophie s'enlace.
Elle prend un couteau et tranche.
Le monde de Sophie est plein
de ses malheurs
et les bibliothèques changent de couleur
avec le ciel.
Le monde de Sophie est plein d'orgasmes
tranchants comme la cire d'une bougie
dans l'œil.
Et Sophie se lève encore
elle prend la main qui se tend vers elle
du fond de son lit.
Amant aux mains d'argent
Lait du ciel belle Sophie.
C'est un crime, de tuer Sophie
mais c'est un crime
de lui laisser la vie
s'effiler comme un tapis
entre les griffes d'un chat
La Comtesse de Ségur
le sait bien
C'est un crime, de tuer Sophie
mais c'est un crime, aussi
de lui laisser la vie
sauve, nue dans la neige
blanche comme le loup qui chante
toujours la même chanson
La Comtesse de Ségur
le sait bien.
Babioles
Ses choses sont si babioles qu'elles sont presque inutiles. Les hommes de son
entourage sont si fragiles qu'on a envie de les voir sourire comme des pierrots
en tissu blanc. Comme une cafetière italienne, elle siffle quand elle est
prête, et c'est si naturel.
Elle a tant d'artifice que ses cheveux en deviennent de la paille aux ânes. Et
tant de vérité quand sa bouche dit "merci" que je ne peux rester
qu'un pantin devant ses yeux. Qu'un type fragile comme tous les autres, aussi
bête qu'un matin sans café. Mais c'est au matin que j'apprends tous les jours à
devenir un homme. Aussi fragile que l'eau de ses yeux qui frémit.
Arletty
Il est si beau quand je le vois juste acheter des coquillages au marché, que
j'aurais presque envie de le suivre. Continuer le long du quai jusqu'à la rade
marchande où je sais déjà qu'il habite avec sa fille.
Peut-être je le suivrais sans qu'il me voie, peut-être je lui sourirais comme
un printemps gratuit, et peut-être il me parlerait de ces coquillages qu'il
achète tous les matins pour je ne sais qui, peut-être une femme cachée ? Il est
si beau avec son air de Baptiste que je me prendrais pour Arletty si il me le
demandait même des yeux, qu'il a si frémissants comme de l'eau chaude.
P'ti Robert
Elle n'a pas peur de dévisager les gens ainsi, elle n'est pas la seule ici à se
croire tout permis, et puis j'étais là avant elle, à faire la queue pour des
bulots, tout ça parce que ce type devant elle lui rappelle sa jeunesse, ou je
ne sais quoi, qu'elle va penser qu'elle est toute seule ici.
Moi aussi, j'ai fait la queue avant de trouver ma coquille bleue, mon ouistiti,
mon p'tit Robert, mon grand Larousse qui m'entend
plus maintenant qu'il est parti mourir derrière une vague tempête de brume,
d'écume, ou je ne sais plus. J'ai jamais rien compris à l'eau, mais il l'aimait
cette mer complice, ce sel dans l'eau qu'il avait tout au fond des yeux.
---
Puis je m'assiérai en face, en remontant légèrement ma robe sur les genoux, et
je servirai le café dans ces tasses dorées qu'il aime. Alors nous parlerons de
notre avenir si large, et de nos amis si rares. Il aura ce rictus de la lèvre
qui me dit d'approcher, et je m'approcherai. Puis nous nous aimerons comme un
hiver de braise. La vie coulera limpide dans ses yeux mouillés.
Je l'aime.
Je l'avais mis au soleil pour qu'il sache que même dans un bocal, le jour est
pour tout le monde pareil. Pour que les rayons obliques qui frisent un peu sa
cage lui racontent une histoire claire, un chant d'été. Lui, il est déjà rouge,
il n'a pas besoin de couleurs, mais le soleil, c'est fait aussi pour rêver. Tu
crois que ça rêve, un poisson rouge ?
Moi oui. ça fait plaisir de le voir ainsi, maintenant, je sais qu'il a compris.
Il flotte un peu, le ventre à l'air. Il veut bronzer des deux côtés.
Une fille comme toi et moi
(Mohair)
C'est pas une fille comme toi et moi, elle c'est un petit chat qui dort avec sa
souris et qui ronronne quand dans son lit tous les chats sont gris, tous les
plats sont cuits et les assiettes arrivent les unes après les autres, pleines
de bonnes odeurs, tant qu'on en a envie, elle sourit.
C'est pas une fille comme toi et moi, elle c'est une étincelle de vie qu'on ne
peut pas tuer quand on a envie parce qu'elle est si petite que les balles ne la
touchent pas, ce sont des ballons qui l'envolent au dessus des bateaux à voile
gonflées par le désir de vivre encore un peu, un peu monsieur, encore du feu.
Encore un peu, une allumette, un franc ou deux cosaques à cheval sur ses idées-lumière qui bougent encore ma peine de la voir au
milieu des barbares qui violent son corps fragile et son avenir croisé comme
les deux jambes d'une fille comme toi et moi.
Mais elle c'est un café à Vienne, et les carreaux sont bleus et un petit peu
opaques pour voir ce qu'on n'aurait pas osé y dessiner. La plume entre les
dents, le pantalon baissé, je veux toujours donner mon encre à ta dictée, point
virgule, à la ligne tracée par une fille beige ou grise, enfin comme toi ou
moi, je me rappelle plus très bien.
Tu sais, elle m'a laissé tomber un jour dans ses idées, et depuis que je suis
là, je vois toujours la même histoire au bout du fil. Ne raccrochez pas, s'il
vous plaît un peu d'eau, je délire mais pas trop, j'ai un peu d'avenir et un
très gros fardeau accroché à mes yeux comme deux ballons crevés avec une
cigarette. Je sais que ce n'est pas bien, mais c'est tellement joli d'aimer le
paradis, après tout, les enfers peuvent bien vivre sans moi parce que même si
vous ne me croyez pas, elle, elle me croit de fer, et elle me croit de bois, et
même si c'est pas vrai je mourrai porcelaine, le café remué et la soucoupe
trempée dans un délire tranquille.
Vous voyez bien que c'est elle qui est là, n'essayez pas de me dire que cette
fille aux souris n'existe pas dans un monde de chats gris et de phrases aussi
longues que sa robe de mots clairs de mohair de moheau
de mojo mon air pur mes gerçures à grandes eaux.
En relevant les yeux, j'ai compris que ce n'était qu'une ombre, celle d'une
belle histoire qu'on oublie toujours. Toi, tu peux pas l'enfermer dans ta
mémoire de plastique, ces belles histoires, on ne les garde pas. On sait juste
qu'elles existent, et parfois on voit leur ombre planer au dessous de nos
jambes.
Mais l'oiseau en haut, il ne descend pas.
Comme un fait exprès.
Devant la tombe des condamnés à être en vie, devant le vin qui coule dans les veines
des pauvres, devant la vitre de la télévision de l'intérieur, devant le cœur
des villes de fourmis rouges, devant la gueule du loup qui menace, devant une
femme qui demande une prière, devant le feu de l'ancienne garde qui pleure, la
victoire au pantalon et la peur au fusil, l'élite intrigue le petit avenir qui
dort.
Mais le lit le plus pur est un linceul.
Comme un fait exprès.
L'élite s'inspire dans la poussière et respire à grands poumons la lumière des
soleils éteints. Le corps va bien, l'esprit va mieux, le cœur s'enivre des
sentiments qui dorment dans de vieux grimoires écrits pour des enfants qui
marchent à quatre pattes.
Au bas des Pyramides, le Sphinx médite à son échec, et pousse la dame sur un
plateau invisible par son fils. A quatre pattes, l'élite est reine et Œdipe est
un clochard qui hante le cœur des réussites.
A la lumière des soleils éteints.
L'élite abat toutes les idoles
et le peuple est un grand brûlé.
Dominé par ses sentiments
il les achète à moitié prix.
C'est facile d'être le meilleur
quand on n'a rien à défendre
le sort de l'élite est partout
dans les premières lignes du feu.
Et le repos d'un bon guerrier
est un idéal sans prix.
Que la guerre soit à l'intérieur
après avoir tout détruit,
que le dernier des survivants
soit celui qui se bat contre
les chiens d'ennui.
L'élite a deux raisons de vivre :
La première, c'est survivre.
La seconde, c'est penser.
Panser toutes ses blessures
et survivre au bonheur
d'être encore
envie.
Dans les grandes écoles, on forme les gens à tête carrée.
Faut chasser tous les ronds de jambes, faut toujours marcher droit parce que
les routes qu'on prend, elles sont toujours en ligne. Et les lignes, on les
trace avec de grandes règles qui dépassent de la table et qu'on ne sait pas où
ranger, tellement qu'elles sont énormes, pour un tout petit trait fin. Et on ne
voit pas la fin, dans toutes ces grandes écoles, des lignes qu'on trace parce
que les feuilles toutes blanches, ça fait peur aux écoles.
Ca leur rappelle l'été lorsqu'elles sont vides et
qu'elles ne servent plus à rien qu'à attendre la rentrée des nouveaux crânes
tout ronds qui tournent dans la cour, tournent toujours en rond.
Dans une grande cour carrée.
Les mots, c'est fait pour découper la viande
qu'on a, collée au fond du crâne
et qui sert plus à rien.
Les mots, c'est fait pour inciser les sexes
qu'on a toujours trop grands
parce que ça ne sert qu'à sentir
et pas à mesurer.
Les mots, ça sert à faire la guerre et pas de quartier,
ça extermine les derniers chiens qui mangent
la dépouille salie des animaux blessés
ivres en rêvant à la fin.
La poésie, ça me casse les couilles.
Les mots, c'est fait pour bander.
Les mots c'est fait exprès pour ne pas rester enfermés
dans des quatrains citrons pressés orange amère
baiser voler
piller donner
tuer je suis.
Les mots c'est fait pour attaquer
la grande mort et ses ordonnances
qui tapent des poings sur les i
des accents sur les étrangers
et des trépas dans les coïts.
Les mots c'est fait pour procréer
pour baiser pour jouir et pour dire
qu'on a grandi sur un petit tas
et qu'on mourra dans une belle eau
comme un corbeau dans son fromage,
aussi laid qu'un z à la fin.
La poésie, ça me casse les couilles.
Les mots c'est pas fait pour compter
six pieds sous terre et deux devant
c'est fait pour dire qu'on est pas mort.
Et qu'on bande, et qu'on bande
encore.
c'est un vieil homme qui m'a dit ça,
et il avait certainement raison.
Demain il fera beau,
c'est une jeune femme qui m'a dit ça,
et je crois qu'elle avait vu juste.
Ce soir il y aura des étoiles,
c'est un enfant qui m'a dit ça,
et je suis sûr qu'il les verra.
Mais moi
je n'ai pas d'avis sur la question
le ciel est trop souvent gris clair,
et je suis sûr que j'ai raison.
j'ai peur au ventre, j'ai mal au vivre
j'ai bleu aux creux, un verre de vin
rouge à la main.
Vilain temps pour sortir, rentre chez
nous. Chez nous, c'est un mot tabou. Ces
mots tabous mis bout à bou, je les tatoue
sur mon bras doux.
Ca m'habille l'hiver, ma bile amère et
chauffe le fer qui bout au rouge.
Ces mots tabous mis bout à bou c'est
l'eau bouillante sous des draps tièdes,
les corps glacés sont comme deux
esquimaux de l'âme.
L'un dans l'autre ou bien
l'un sans l'autre, lequel des deux sera
celui qui tout au bout saura lequel des
deux mots est le plus tabou.
Parce que chez nous, c'est tabou
il ressemble à ces toiles tendues au cinéma
qui font croire que l'amour est à deux dimensions.
Le projecteur éteint, le phare à moitié nu
c'est quand la salle est vide qu'il vit son âge adulte
compressé entre l'histoire vécue et ses bottes qui avancent.
A sa chemise, accrochés, sept dieux sont immobiles
ils se balancent avec sa démarche grotesque.
Le temps est avec lui, mais toujours improbable,
il a en main des cartes qu'il montre autour de lui, jamais servi.
C'est un enfant géant et ses dents sont tombées.
Il sourit
Sa femme est une ardoise qu'il efface à la soie,
toujours polie, jamais conquise il recommence toujours
la même trace à la craie.
En prenant dans sa main le bâton qui écrit,
le blanc est dans ses yeux, le noir est un carré
qui grandit tous les jours tous les soirs tous les bleus
de sa peau sont des lacs. Il se noie.
Elle sourit.
La violence est cassée
C'est un enfant géant et ses mains sont fragiles,
ses jouets sont à vie. Sa partie est un fil
tendu dessus ses cils et quand le jour se lève
c'est fini.
J'ai des millions d'histoires à raconter
J'ai des millions d'histoires à raconter mais ce ne sont que
des histoires, des villes survolées en hélico, des lettres en sténo, des vies
en placebo, des amours en suggéré, des livres en braille.
Parce que vous le savez bien, la vie c'est une histoire qu'on n'arrive à bien
raconter que le dernier jour, lorsqu'on sait enfin ce que fut sa propre
histoire.
comme vous et moi. Ce ne sont pas vous,
ce n'est pas moi, ou alors on ne les a
pas vus se glisser dans l'interstice
et se déguiser en personnes qui savent
parler, rire et comprendre les choses
d'ici.
Mais ce sont bien des animaux qui vivent
au fond de ces gens-là, et on les entend
tout au fond gémir ou bien manger les
entrailles des gens comme vous et moi.
Des animaux devenus grands, des serpents
devenus des gens qui grandiront encore
et deviendront des tueurs d'animaux
tueurs de gens, des gens
comme vous et moi
déjà.
J'ai dit non, non merci pas aujourd'hui. J'ai pas bien mangé ce matin, et j'ai
pas pris mon café. Alors on a bu tous les trois et puis on s'est rappelé de vieilles
histoires. Puis j'ai sorti mon fusil, et j'ai tiré un trait sur le passé
Deux amis sont venus dîner.
Le premier est arrivé accompagné d'une bouteille, le second de sa femme. Tout
le monde s'est assis autour de la table, et les plats sont arrivés.
Une fois tout mangé, chacun s'est mis à parler, le ventre plein et le vide au
cœur. Puis quand on a tout épuisé, on a recraché tous ces pépins qu'on avait
avalés et on s'est pardonné toutes nos indigestions. On a eu des pensées pour
ceux qu'ont avait aimés, on a failli verser une larme pour faire un peu plus
vrai mais au bout du compte, on était bien contents de les avoir tous mangés.
Deux frères sont venus chez moi.
Le premier disait du mal des hommes, le second de sa femme. On s'est tous les
trois assis au soleil, et on a commencé à bronzer.
Au bout d'un moment, le premier avait mal au crâne, et le second voulait se
reposer. Après les aspirines et les draps froissés, je suis parti pour les
laisser. Quand je suis rentré, j'ai trouvé un cochon et un âne, et le premier
grognait pendant que l'autre dormait.
La famille, c'est vraiment compliqué.
Deux hommes sont venus chez moi.
Le premier avait une envie pressante, le second ma femme. Je lui ai montré le
chemin des toilettes, et il s'est soulagé. Pendant ce temps, l'autre s'est
senti obligé de faire des politesses à mon chien. Je crois qu'il l'a caressé,
je crois parce que sa main était en morceaux, mon chien aime bien mordre quand
on le caresse.
Puis le premier a tiré la chasse, et le second s'est bandé les yeux. Alors tout
le monde a joué au lapin docteur, et je crois que je suis sorti promener le
chien. Je crois parce que mon chien aime bien sortir quand je reçois des
invités. Et moi j'aime mon chien.
Deux femmes sont venues chez moi.
La première était très belle, la seconde aussi. Les deux souriaient parce qu'il
y avait un bruit dans la pièce d'à côté. Nous sommes allé voir, et nous n'avons
pas vu, il faisait noir. Alors nous nous sommes déshabillés pour mieux
entendre. Effectivement, il y avait bien un bruit.
Vous voyez bien que cette histoire n'a aucun intérêt.
Deux amours sont venues chez moi.
Au pluriel, elles sont féminines et je n'en veux qu'une. Alors j'ai remercié
l'une des deux. Mais l'autre avait besoin de l'une pour rester elle, et elle
s'est aussitôt transformée en il, déserté par un féminin qui n'aimait pas le
singulier. J'ai cherché par la fenêtre l'une pour rattraper l'autre, mais je
n'ai vu sortir de l'escalier qu'un autre homme, impersonnel et droit comme un
il. Le dos courbé à la fenêtre, j'ai vu tous ces amis qui étaient venus chez
moi, et je crois qu'à ce moment là mon chien m'a mordu. Ou je me suis promené.
Ou alors j'ai tout rendu. Et puis il pleut.
Alors j'ai invité mes voisins a fêter la pluie au balcon. Plus ça tombait, plus
on buvait. A la fin on était tous saouls et trempés, ou l'inverse, de toutes
façons on s'est mis à rire et on a commencé à faire un concours de beauté. Je
crois que c'est mon chien qui a gagné. Alors on lui a servi à boire, on a pendu
sa laisse au plafond et on a jeté son collier en maudissant toutes les prisons
du monde. On a tous dormi par terre et lui dans le grand lit, et on a aboyé
toute la nuit.
Au matin, j'ai trouvé un mot sur la table de nuit :
" Je te quitte, tu es vraiment trop bête.
Signé : Maïa ".
Mais moi je ne veux pas d'histoires avec la police.
J'aimerais donner mon sang pour une cause juste.
Mais moi je ne veux pas causer aux étrangers.
J'aimerais donner mon corps à la médecine.
Mais moi je ne veux pas soigner mon eczéma.
J'aimerais ouvrir mon cœur à une jeune fille.
Mais moi je n'ai pas le cœur à l'ouvrage.
Alors je donne encore du mou
à mon chat.
Assez
(Les oiseaux migrateurs)
Sur le chemin glissant qui relie ma maison à mon enfance,
on peut y voir des animaux tout roses
qui jouent en rond à saute-mouton.
Parfois, derrière un petit buisson il y a
des mésanges mauves qui sifflent ici
leur chant d'été comme s'il pleuvait des abricots.
La rosée grise descend le long d'un ciel cahoteux
puis vient se déposer au bout de l'ongle.
Ca fait une petite tache d'argent fin sur le doigt
le vernis coule.
Dessous, le bois est sec et ma peau écorcée
comme un chêne liège qui flotte au dessus de
racines invisibles.
Et rien n'existe plus.
Sur le chemin glissant qui relie ma maison à mon enfance
il n'y a rien,
c'est trop loin
je ne me souviens plus
ou ce n'était pas trop beau.
Alors tout est assez.
Sur le chemin glissant qui relie ma maison à mon enfance
les oiseaux migrateurs
ont bien tout dévoré.
juste
c'est
le mot
qu'on
nous
toujours
de
soi
Y'en a assez de tes conneries ! T'as pas fini de lire ces bouquins
de merde, hein ? Et après on s'étonne de se retrouver avec tous ces imbéciles
qui savent pas quoi faire de leur vie ! Allez !
Mon père, il hurle toujours, et avec tout ce qu'il fume, il arrête pas de
s'énerver. Un jour, il va choper un cancer de la gorge et il sera obligé de
parler avec des tubes, et à ce moment-là je rigolerai bien, je passerai devant
lui l'air de ne pas le voir et il va me dire tout doucement "Hé, fiston…
ça va ? ", et moi je lui gueulerai dessus, et ça l'énervera tellement de
pas pouvoir gueuler plus fort qu'il restera bouche bée, à regarder sa progéniture.
Peut-être même qu'ensuite il ira se cacher pour pleurer, après tout, on peut
bien rêver. Moi je suis rien qu'un petit con, il arrête pas de me le répéter,
et à force je vais bien finir par croire que c'est ce qu'il voulait, avoir un
petit con à la maison. Le plus con, c'est pas de se faire gueuler dessus, on
s'y fait, mais c'est qu'après il me faut au moins un bon quart d'heure pour
arriver à me calmer, parce que même si je réagis pas, c'est pas pour autant que
je reste calme : je bous. Mais ça se voit pas, il serait trop content. Alors je
reste un quart d'heure sans rien faire, et un quart d'heure, c'est long.
Ensuite je continue à lire. Keynes.
Keynes vous pouvez pas savoir qui c'est ce type, pour moi c'est presque un
dieu, mais je sais bien qu'on n'a pas le droit de dire ça. Aujourd'hui les gens
pensent que lire Keynes c'est pire que violer sa mère, parce qu'il aurait fait
de son temps des trucs innommables à d'autres gens, et qu'il aurait rendu
malheureuse la terre entière s'il n'y avait pas eu sa disgrâce. Moi je dis que
c'est des conneries. Ca se sent qu'un type comme ça
ne veut le mal de personne. Un monde meilleur, voilà ce qu'il voulait, mais les
gens n'ont rien compris, c'est une victime de son époque. Aujourd'hui, tout le
monde parle des bons sentiments, de l'égalité et de la solidarité entre les
frères humains, tous ces abrutis qui s'imaginent qu'on peut aimer la terre
entière sous le seul prétexte que les autres nous ressemblent. Moi, si un jour
je rencontre un type qui me ressemble, je le frappe, je le cogne, je le
massacre. C'est déjà pas facile de se taper son image tous les matins à la
place de celle qu'on aurait pu avoir, alors imaginez un type qui vient vous
trouver, la gueule enfarinée et vous bassine de ses états d'âme, vous raconte sa
vie en croyant que ça va intéresser quelqu'un, et qui par-dessus le marché vous
annonce être votre frère, votre ami, votre avenir. Je tuerais pour ça. C'est la
véritable horreur, croiser un type comme ça, qui vous regarde dans le blanc des
yeux sans scrupule. Au moment où cette putain de fraternité viendra se frotter
à ma porte, j'attendrai derrière avec une grenade, un fusil à pompe, une
mitraillette et je sulfaterai mon prochain dans l'intimité, sans émotion,
froidement.
Mon prochain n'existe pas, tout est loin de moi, rien ne me touche pendant ces
quarts d'heure, je crois que je suis inatteignable tout simplement parce que
j'existe pas, je suis en vie mais je vis pas, je respire mais c'est de la
poussière qui sort de ma bouche, c'est de la glaise qui durcit au fond de mes
poumons, je suis un cadavre qui pense et que celui qui me ressemble vienne le
dire en face, même pas besoin d'arme, il supportera pas son propre regard sur
ce moment de vérité.
Au bout d'une demi-heure, j'ai plein de belles couleurs sur mon balcon. J'ouvre
la fenêtre, et regarde en face chez la voisine qui ouvre ses volets.
Elle me regarde, et je lui dis :
- Bonjour !
C'est quand même plus beau que des plantes vertes.
découpé ses yeux sur la photo, je
me suis souvenu de la bouche que j'
aimais quand elle était contrariée, je
l'ai dessinée avec un marker noir. J'ai
pris le nez dans la publicité pour la crème. J'ai
ramassé des cheveux chez la coiffeuse et j'ai
j'ai
et j'ai
oui j'ai
posé tout ça sur le bureau,
pris des échalotes au frigidaire,
posé un morceau sur mon oeil mouillé,
recollé les morceaux.
Supplié que tu me pardonnes,
fait toutes mes excuses.
Mais tu ne réponds pas, tu ne dis rien.
Alors j'ai tout collé sur la télévision
et je monte le son, je monte le son.
Mais à chaque fois, je mange les noyaux. Et je m'y casse les dents. Et à chaque
fois, j'avale les noyaux, et je me troue le ventre.
Alors je bois beaucoup d'eau, et je marche un peu. Dans la rue, je ne vois que
des sandwiches et des gigots entiers du coca et du vin. Mais les plus belles
prunes, je les ai sur mon arbre.
Et je les sens dans mon ventre.
Sexitude 2
Mer
Orange
Nue
Animale
Modérée
Entière
Retour
Égoïste
Partage
Renaître
Incertaine
Sexitude
Exclusive
Mon Amère Prise
Je ne savais pas que le miel était fait de ces milliers d'abeilles qui n'ont
jamais piqué personne, amoureuses des fleurs et de leur servitude.
Je ne savais pas qu'à chaque cuiller, leur abdomen chargé d'odeurs se
déchirerait sur ma langue et piquerait bien après leur vie ma gorge rougie du
plaisir d'avoir goûté à leur esprit.
Je ne savais pas qu'on était bêtes d'avoir eu si peur des piqûres de ces
animaux si petits.
Et aujourd'hui c'est toute la ruche qui gronde dans nos ventres gonflés du
plaisir qu'on leur a volé, pris à ces animaux si petits.
Je ne savais pas non plus qu'on pouvait marcher sur un sol si tendre avec des
talons si pointus. Que la poussière qui vole ici est aussi lourde que de la
terre entre les doigts. Chargée du sang de ceux qui ont laissé couler leur cœur
le long d'une lame vivante, elle boit l'eau douce et c'est de la boue qu'on
trouve au fond d'un puits de vies, alignées comme des pierres sans nom qui
crient silencieusement leurs peines de n'avoir pu savoir avant.
Et je ne savais pas qu'on pouvait bien dormir, ivre et repu sous un gros chêne
en attendant que l'été sèche toutes ces eaux tristes.
Je ne savais pas qu'on pouvait s'enfuir sans rien perdre,
rester sans rien faire ou bien fermer les yeux.
Je ne savais pas qu'on pouvait être heureux en s'arrachant le cœur,
et imbécile en croyant au bonheur.
Je ne savais pas qu'on pouvait être un homme en marchant sur des crânes brisés
sans regarder si leurs yeux sont ouverts ou fermés.
Je ne savais pas tout ça.
Je savais juste qu'un jour, je l'apprendrais peut-être.
En souhaitant que ce soit le plus tard possible. Mais demain est si vite arrivé
Alors aujourd'hui je me sens léger parce que j'ai tout laissé tomber, les
fleurs et les abeilles, les rouges-gorges et le miel, la terre et ses racines,
les corneilles et leur bec qui planent autour de moi en chantant le même mot,
crois moi, crois moi, crois moi encore et tu verras. Ce que je vois, c'est leur
sale couleur qui me cache l'horizon bleu pur
Je me sens si léger depuis que j'ai abandonné le restant d'humanité que j'avais
su garder, le reste de l'humanité peut bien crever, mon chêne est toujours à sa
place, le désert peut bien avancer.
Moi je dors à l'ombre.
J'ai plié tous les papiers que j'ai trouvés, fermé les cartons, rangé les
chaussures et oublié les adresses, les cafés, les rendez-vous, les minutes et
les années, j'ai changé l'eau des poissons et entrouvert la porte, j'ai vu le
chat tourner autour du canari qui n'avait rien changé à ses habitudes, la tête
enfouie sous son aile alors qu'il fait soleil. J'ai fermé la boite aux lettres,
déchiré mon nom et ouvert la porte de la cave. Tout au fond il n'y a plus rien
et seule la poussière vient accueillir les dernières visites, j'ai fait de mon
mieux pour ranger nos deux boîtes l'une à côté de l'autre, et puis j'ai fermé
la porte. J'ai dit bonjour aux mômes qui traînaient dans le couloir, j'ai tiré
la porte en verre et suis sorti. Dehors, la lumière, le vent sec et les toits,
j'ai penché ma tête sur le côté, la frange sur la tempe et le ciel sur la joue
j'ai cherché un sens à tout ça. Mais je n'ai vu qu'un ciel vide. J'ai remonté
la côte jusqu'à l'arrêt du bus et je me suis assis, comme tous les matins je me
suis assis mais cette fois-ci je n'attendais plus rien. Le premier est passé,
plein de ces voyageurs sans plaisir, puis le second, le troisième et les
autres, tous les autres sont passés et je ne suis pas monté. J'ai marché à
l'envers tous les itinéraires gâchés par l'habitude, toutes les promesses
étouffées par l'heure exacte, tous ces machins-choses
qu'on n'a jamais su nommer et qu'on partage chaque jour, j'ai compté chaque
regard fuyant, j'ai apprivoisé les ordures et les merdes de chien, j'ai fouillé
dans les poubelles, les deux bras dans la viande pourrie et les ongles noirs
j'ai trouvé sous les pizzas et les poulets l'odeur de notre amour, j'ai sorti
cette chose puante du fond de la benne et je l'ai frottée contre mon pull, j'ai
reniflé comme un chien le creux de cette chose-là pour voir si l'odeur était
restée, j'ai raclé les rainures et j'ai léché les plaies, rassemblé les
morceaux dégoulinants, rogné les morceaux de chair et les os pourris, j'ai tout
caché sous ma veste et j'ai couru pour l'emporter loin de ce monde-là.
Les chiens dorment et les oiseaux s'élèvent
toujours vers les rêves imbéciles,
les rêves éternels, les rêves idiots,
mais les rêves.
Le cocher prend l'eau et le cheval boite
un peu dans la ville, il a traîné de grandes idées
dans la campagne et se souvient
du goût de l'eau entre les mors.
Le sous-marin a coulé la nuit dernière,
personne ne s'est rendu compte
qu'il ne remonterait plus cette fois-ci,
il est resté tellement souvent au fond de l'eau
qu'on l'a imaginé hors du temps.
Mon poisson vit encore.
Ma femme est morte, ma fiancée est née.
Un avion ne se pose jamais, il attend.
Mardi c'est la semaine qui grandit.
Demain je n'aurai pas peur d'hier.
mon poisson rouge vit toujours
mon poisson rouge vit toujours
mon poisson beige vit aussi
mon poisson jaune dort encore.
Mes amis sont tous invités
je raconte n'importe quoi.
Jeudi c'est la semaine qui vieillit.
Je ne me rendrai pas.
Mes amis m'ont trahi
mon avion est tombé
mes avis sont partagés
ma femme s'est évanouie.
Mon silence m'a acheté
un cordon synthétique
qui m'empêche de penser
à ces i que j'oublie
ou ces o que je bats
pour faire encore du bruit
idiot
je ne me rendrai pas
je compte mes oublis
j'oublie les sommes
et je veille
aquatique
Dehors, les voitures continuent de passer au dessus des arbres abattus sur les
grands champs de pommes vierges.
Comme deux corps froissés et silencieux,
l'un pense et l'autre regarde sans dire
les couleurs qui peuplent ses idées-lumière.
Au plafond gris qui nous voit, tu confies
tes rêves qui brûlent et tes envies qui dorment.
Les dernières douleurs sont toutes désarmées
par la simplicité de nos mots inutiles.
Ici le silence nous berce
de son regard immobile et franc.
Rien ne vient déranger nos échanges muets
comme deux poissons respirant la même eau,
rien n'est aussi limpide
que ton sel sur ma bouche
et mes bleus sur tes yeux.
Tu sais la vie m'a déjà tant donné puisqu'elle m'a laissé ta main croisée dans
mes doigts lisses. Et depuis ce jour là, nos empreintes digitales se sont
mélangées comme deux fleurs greffées sur une même tige, deux digitales
empruntées à la terre et qui laissent leurs pétales flotter sur cette mer si
large.
Ce soir, je suis sans toi et déjà je suis seul. Je repense à toutes ces soirées
passées à contempler l'amour qui bouge dans nos yeux comme un jeune chat qui ne
vieillit pas, griffant nos doigts croisés comme un vent frais en soirée. Aimer
en été et encore en automne, l'hiver viendra nous raconter que le printemps
arrive, pour couronner nos rois qui attendent sans bouger leur jour et enfin
devenir nos espoirs trop souvent intouchés.
Le temps s'est arrêté pour atteindre nos doigts croisés, comme deux aiguilles
qui ne bougeraient plus l'une sans l'autre. Tu es la grande et je suis la
petite, tu es si grande et moi si petit, ton caporal mon amanite, mon amante et
mon nid, nous irons là-bas parce que c'est mieux qu'ici et que la mer nous dit
encore de nager jusqu'à elle.
Mais peut être pas.
Je n'ai plus qu'à attendre, la saison est finie et l'automne est fermé, c'est
un bel hiver qui se prépare en été, une steppe aride et claire comme un plateau
d'argent au café renversé, et avec quelques miettes collées sur la cuiller.
Il est tard, je sais qu'il est tard, il est presque trois heures et le matin
s'évade, on a tous au poignet ces chaînes qui nous tiennent comme des horloges
muettes qui ne sonneraient plus, mais dont les aiguilles sourdes à chaque heure
rapetisseraient pour à la fin ne plus être qu'un point. Et l'heure est en
retard, on ne l'attendait plus et puis un jour elle vient nous sonner à sa
porte, et nous dire de venir, ou bien de repartir, demander le chemin de
l'heure la plus proche parce qu'elle ne sait même pas les chiffres qu'elle
aligne comme des pierres vivantes, et le Petit Poucet revient à la maison pour
voir une dernière fois l'horloge de l'entrée sonner à la même heure, toujours à
la même heure le coucou sort et puis c'est l'heure de s'en aller.
Le temps est criminel quand il ne nous touche pas. Quand il ne nous lave pas de
toutes ces heures passées à regarder demain.
Coule un fleuve serein dont l'eau est abritée
Par des monstres tranquilles qui regardent d'un souffle
Étonné leur image grandir et s'éclairer.
Dans ce fleuve limpide coule une eau étrangère.
C'est celle qu'on peut voir inonder de lumière
Un orage éclatant. C'est un miroir vivant
Chargé de vies entières qui défile devant
Les yeux épanouis de monstres centenaires
Qui ne connaissent le temps que par sa douceur tiède.
Au sein de ce berceau papillonnent des pierres
Polies comme des diamants, souples comme des paupières
Qui rêveraient de sel et d'un peu de moiteur
Au milieu du désert.
Le temps s'arrête et pose ses sacs chargés d'aiguilles
Et ses chaussures trop grandes pour contempler assis
Ce fleuve qui s'étire comme un matin laiteux.
Côte à côte les bêtes, les pierres et le temps
Se reposent ensemble pour épouser le fil
D'une eau qui ne sèche pas. C'est un amour qui vit
Bien au-dessus des îles, et les arbres fruitiers
Ont grandi sur ses rives que des monstres tranquilles
Ont choisi d'habiter parce qu'ici leur image
Est un parfum trempé d'un peu d'éternité.
Sexitude 3
Légèreté des mots
Acuité des mains
Évanescence des lèvres
Immunité des sens
Amour et trahison
Crime et sentiment
Retour
Silence.
Amère et créatrice
Limpide et absolue
Éternelle Aphrodite
Où suis-je quand tu dors ?
Es-tu là quand je dors ?
Ma Sexitude.
Que dimanche n'est pas revenu
Le goût de l'eau toujours le même
La semaine des quatre jeudis
Retourne toujours à la mer.
Sur la presqu'île des vendredis
Robinson n'est plus solitaire
Un millier d'autres autour de lui
Attendent que dimanche revienne
Égarés dans les jours en di
Naufrage à la petite semaine
Une autre bouteille est partie
Le paradis à la semaine
Est-ce que tu en as envie?
Aussi ?
Le paradis chaque semaine
Est-ce que tu le vis
Ici ?
Il faut que j'y arrive. Le plus sensible est au début, quand on est encore
capable de fraîcheur et de jeunesse, qu'on sort encore de l'enfance sans
vraiment entrer dans quoi que ce soit d'autre, lorsqu'on abandonne
volontairement les petits tics de la lèvre inférieure, la langue qui lisse
l'intérieur des dents sans que ça se voie, le gros orteil qui racle le cuir de
la chaussure, la couture du pantalon qui gêne entre les jambes. Quand on se dit
qu'il faut abandonner encore quelque chose, comme une montgolfière. Là, c'est
le plus dur, ça coûte. On prend son petit soi par la main et on lui montre la
vaste terre, les belles prairies pour l'emmener au fond de la forêt et
l'abandonner comme un chien. Mais ensuite, le pli est pris, le geste est appris
comme une aiguille connaît le chemin de l'autre côté du tissu. Chaque chose
qu'on perd est oubliée sur un coin de table et le serveur l'emporte d'un coup
de chiffon, ça ne vaut pas grand-chose ces petites choses qui s'évaporent sous
nos yeux. On laisse traîner un paquet vide, un outil sale, on laisse passer, on
laisse pisser, on engendre la mélancolie et on élève des voix qui ne disent pas
grand-chose, on oublie cette petite douleur qu'on ressentait avant le plaisir,
on oublie cette attente qui semblait immortelle, on oublie le bruit du train
qui chante sans penser à la destination, on oublie tout. On ne pense qu'à soi.
Et puis même plus. Les jours finissent par envahir le calme, les jours
finissent et on attend le matin, et les matins sont longs, les jours n'ont plus
la menace qu'ils savaient cacher et qui nous criait à l'oreille de se dépêcher,
de ne pas attendre, de manger tout, de vivre vite. On désassemble petit à petit
chaque pièce du jeu de construction et on ne voit même pas de rouille, tout est
propre, en ordre. Chaque chose qu'on enlève soi-même est une trahison, mais
contre qui ? Il n'y a plus de guerre, plus de frontière, plus d'animal qui
cherche l'homme, plus rien qu'un siège à six pieds et deux mains posées sur
deux accoudoirs. On est d'accord, on a le calme, la paix intérieure, la
plénitude, le bonheur utile, la société parfaite, on a perdu le grand combat et
les soldats sont sur la table, petit à petit on s'accommode, on vocifère, on
plisse le front, on baisse le ton, on change de rien, on pense à soi. Et puis
même pas. On oublie. J'y arrive et apprends à ne devenir plus rien. Plus rien
d'autre qu'un non-sait.
Ça ne m'intéresse pas de savoir
Tu fais ce que tu veux bien et je n'ai rien à dire, après tout il doit y avoir
des raisons, il n'y a pas de hasard et tu sais bien que rien n'est pourtant
fait exprès, mais c'est comme ça, ça ne m'intéresse pas de savoir. Comprendre
quoi, comprendre qui, comprendre comment, c'est tellement impossible. Ça ne
m'intéresse pas de vouloir que tout soit comme on l'aurait aimé, de vouloir
s'acharner à n'être autre chose qu'un petit ergot de seigle dans la moisson de
toute une saison, cette saison est finie et c'est un hiver qui se prépare, ou
bien un automne interminable, la mer se retire et les monstres sortent la tête
de l'eau, petit à petit il vont s'approcher du bord, ramper sur leurs écailles
et venir autour de nous, et tu verras, il ne nous gêneront même plus, on va
s'habituer et on aura beau faire, on aura beau dire ou bien se taire, ils
seront tout près de nous comme des enfants-soldats,
des mendiants, un bout de chair, un morceau de peau, une goutte de sang, un
grain de mystère, ils vont nous dépecer de tout jusqu'à ce qu'on soit nus,
jusqu'à la saison prochaine. Alors même si tu veux bien tout expliquer, si tu
veux raconter comment, si tu veux que je regarde avec les yeux de la raison et
que j'écoute tes paroles, moi je ne sais pas, je ne sais plus, je n'écoute que
le son de ta voix, je ne vois que ta silhouette, je ne comprends que ton odeur,
je n'entends que ton souffle et les mots sont des étrangers, ça ne m'intéresse
pas de savoir.
Je sais déjà qu'il faudra se battre envers et contre nous.
Maison tiède
Vent léger
Mer calme
Avion
Abri sec
Feuilles froissées
Lumière faible
Mains moites
Liquide
Toucher du doigt
Lever les yeux
Entendre mieux
Parler un peu
Sommeil
Je me lève, ébloui par la chaleur et regarde mes pieds qui dansent encore dans
le sable glacé de cette plage en hiver. La nuit ne s'est pas encore levée et
quelques traces ondulent vers l'eau qui se retire. J'ai dormi trop longtemps,
aujourd'hui le rêve est fini et la vie commence. La vie sans rêve c'est un repas
sans appétit, une bouche sans lèvres et une plage en hiver. Je m'approche de la
maison fermée et toutes les fenêtres sont cassées. À l'intérieur, les murs sont
clairs et la table est dressée. Deux chandeliers et une longue table en travers
de la pièce. Les plats sont fumants et les bouteilles de vin ouvertes, mais
aucune odeur, je n'ai pas faim. En face sort de la cuisine une femme en robe
jaune à motifs verts, et en me voyant elle m'invite à la rejoindre, lorsqu'elle
sourit on voit toutes ses dents. Mais elle n'a pas de lèvres. Derrière moi la
neige a recouvert les traces qui menaient jusqu'à la plage. Le sable est blanc
et la mer noire, le ciel est sombre et ma peau claire, je tombe d'éveil.
Je rêve.
Je rêve que je ne rêve plus
Je dors ou bien je vis
Enterré
Tombe de sommeil.
Je coule
Je danse
Je vole
L'avion
Liquide
Sommeil
S'en mêle
M'emmène
Je vis
Ailleurs
Aujourd'hui, c'est l'opération portes ouvertes, comme chaque année. On s'est
rendu compte depuis longtemps que l'ouverture des locaux au grand public
redonnait un coup de fouet au moral des patients en train de se battre contre
la douleur ou l'abandon. Les femmes se maquillent parfois, certaines simplement
se changent même si on ne voit pas leurs vêtements, d'autres refusent
complètement de modifier le moindre détail à leur quotidien mais
paradoxalement, ce sont souvent celles-ci qui sont le plus touchées par ces
rencontres impromptues. Les hommes se contentent régulièrement de se raser et
de redresser leur matelas mécanique pour sembler plus valides. Et les gens
passent.
Au début, les passants engageaient le dialogue spontanément avec les patients
qui répondaient le plus souvent évasivement, d'une manière convenue ou bien
agressive tant les questions posées tenaient plus de la politesse gênée et de
la bonne conscience, que d'une réelle envie de comprendre et de partager la
souffrance des gens alités. Puis il a été décidé que le dialogue serait
déconseillé, sauf à l'initiative des malades, qui justement n'ont pas toujours
les moyens physiques ou psychologiques d'engager la conversation. Restent les
regards. Parfois même une main effleurée, un signe de la tête, un sourire
masqué. Pendant quelques heures, on ne sait pas trop pourquoi mais c'est
vérifié, la mort se cache, la maladie s'arrête, la progression cesse. On n'a
pas encore vu de patient décéder pendant cette journée annuelle, ou alors
ceux-là étaient déjà inconscients, mais pour une grande majorité, étrangement
la mort s'effrite devant ce public pourtant étranger à leur face à face
quotidien avec l'incontournable injustice. On voit de temps en temps un rictus
s'accrocher au visage d'un presque cuit et qui ressemble à un sourire
permanent, mais on ne comprend pas bien cela. Les gens pensent que c'est la
chaîne des visiteurs compatissants qui gonfle le cœur de ces patients, mais on
a entendu des murmures entre les lits, et puis ces quelques lettres retrouvées
qui disent toutes que le décalage entre les passants attendris et l'imminence
de la mort si proche est tellement profond que l'ironie l'emporte sur la
détresse.
On ne sait plus soigner ces gens-là, on n'a pas trouvé pourquoi et ceux qui
cherchent s'épuisent les uns après les autres sur des diagnostics
contradictoires, des maladies inclassables, des budgets rétrécis, des avenirs
plus clairs dans le privé, des climats de travail moins pesants, personne ne
sait mais on a remarqué que la mort se reposait ces jours-là.
Être ici ou là-bas
Sans toi c'est comme
Tourner en rond
Idiot.
N'importe quelle île
Au bout du monde
Toutes les mers
Invisibles rivières
Ondulent sur tes rives
Narcisses au bord de l'eau
Ici ou là-bas
Nu
Comme au dernier jour
Oublié survivant
Négligé, je suis le
Naufragé d'une destination
Unique
Et toujours inconnue.
un jour
si tu partages ton idéal
avec un Autre
si un jour tu partages tes rêves
avec un Autre
si tu partages
un jour
si tu partages ta jeunesse
avec un Autre
si un jour tu aimes être
un Autre
comme il est
toi
si tu partages
un jour
si tu partages avec un Autre
n'oublie pas
pour toujours
qu'un jour
comme avant
comme le temps
Il partira
et ton idée
ton songe
ta mémoire
ton miroir
ta seule image
restera
fidèle et effacée
vierge et usée
près de toi
comme un chien
un Indien
sans parler
regardant
comprenant
en
silence
Les barrières de corail les anneaux dans les cheveux
Les ficelles à la patte les orangs-outangs bleus
Le soir je joue
Parfois je dors
Le soir je danse avec des souris grises
Des chatons belliqueux des fourmis égarées
Du soleil sur mes doigts je tourne les rayons
Le soir je joue
Parfois je pleure
Sur moi sur toi sur eux et sur nous
Surtout le soir
Surtout le soir
Je compte les arbres dans la forêt
Et les murs de la ville
Je compte les jours dans ma main
Et les lignes télégraphiques
Me répondent encore
Qu'aucun téléphone, aucune lettre
Aucun mot, aucune note
N'ira jusqu'à toi
Aucune peine, aucun parloir
Aucun sursis là-bas
Le soir je compte et je recompte
Les années et les heures
Les secondes et les siècles
Me séparent de toi
Me rapprochent de toi
Le soir c'est la nuit que j'attends
Mais elle ne vient pas
Le soir c'est la vie que j'entends
Marcher dans tes pas
Le soir c'est mon lit qui se noie
C'est le jour qui s'évade
C'est le soir que je pense
A toi
Et même si tu n'es plus là
Même si c'est comme ça
Même si les amis me disent
Qu'il faut dormir
Le soir je compte les pas
Qui me séparent de toi
Le soir je compte les pas
Qui me rapprochent de toi
Parce le soir
C'est le jour
Sans toi.
Les regards lancés à la sauvette pendant que les autres s'envoyaient leur fix dans la mansarde, les traversées de Paris sans un sou
en poche à marcher jusqu'au matin, les discussions énervées pour un détail de
merde, le rendez-vous des jeudis soirs au musée d'art moderne où on apprend la
musique par osmose, le pétard dans la voiture du grand frère sous les rouleaux
du lavage automatique, son retour dans le rang en jouant la défausse pendant
que je me fais virer du bahut, le projet qu'on continue quand même parce que sa
lâcheté et ma connerie c'est pas une raison suffisante, le Real Book tous les
samedis et l'indigestion de religieuses dans la rue Lepic, les cons autour
toujours des cons toujours des cons et d'autres amis d'autres concerts d'autres
compos d'autres duos. Des années sans se voir, deux secondes pour faire le
pont, le geste au bon moment. Et puis tout le reste, les arènes de Nîmes les
bars de La Ciotat le Portugal et la Belgique, mes
peines d'amour et je survis, sa peine d'amour et il en meurt. Parce que c'est
le seul et que tout le monde s'en fout tout le monde a deux ou trois cartouches
et lui une seule grenade, je suis bien un con de raconter ma vie qui voit
s'enfuir la sienne et rien ne rapproche, rien ne s'étonne, rien ne pardonne il
doit déjà être en rogne de voir étalé dans la mare ce qui vaut quelque chose
quand c'est fini mais voilà j'ai beau essayer de trouver des failles dans le
mur pour m'accrocher c'est lisse et ça dérape, ça glisse et ça se détache comme
du coton et rien ne retient les larmes quand on dit que ce sont les meilleurs
qui s'en vont, c'est parce que le pire c'est toujours ce qui reste à ceux qui
restent et qui regardent leurs pieds creuser des trous pour enfermer leur
émotion, faut plus parler, faut pas montrer parce que personne n'en a rien à
cirer et c'est normal mais c'est brutal et il y a des jours où j'ai du mal à le
supporter alors je raconte ma vie comme une petite vieille au bord de la route
qui regarde passer des camions de lait des petits soldats des ananas et des
figues sèches qui tombent de l'arbre me collent les joues et j'ai du mal à
nettoyer ça fait pas mal les fruits séchés mais c'est les fruits qu'on a mangé
qui restent en travers de l'estomac et les noyaux au fond du ventre c'est un
sac de billes qu'on peut plus échanger, le calot au fond des yeux et le crayon pointu
dans la main, on a envie de percer son panier et d'aller sur le grand marché,
sur l'étalage il y a plein de marchands mais plus de clients, c'est le grand
marché découvert qui se tient la nuit sur les plaines des âmes qui crient si
fort qu'on peut pas les écouter on peut pas les bercer on peut juste passer
devant et baisser les yeux en regardant l'heure pour se diriger toujours vers
une gare allumée.
De retour
(Chez moi)
J'étais rentré chez moi. Chez moi, ce n'était pas particulièrement un endroit
accueillant, un confort personnel où on retrouve les habitudes qu'on a mis
longtemps à apprivoiser, ce n'était pas un intérieur douillet ou une pelote de
laine, chez moi c'était juste l'endroit où je savais qu'on ne viendrait pas me
chercher. Je savais qu'une fois cette porte refermée, personne d'autre que moi
ne l'ouvrirait parce que j'étais chez moi. C'était maintenant moi qui
déciderait de l'intrusion du monde dans ma vie, au moins pour les quelques
jours à venir. Le temps de me réparer.
J'étais parti en tournée depuis cinq semaines, jouer tous les jours dans des
clubs enfumés et dans des bouges immondes, dans des salles éclairées par des
centaines de regards et quelques projecteurs, sur des plateaux composés de
nourritures variées, sur des scènes en bois et des sols en béton. Partout et
n'importe où, en tous cas jamais chez moi. Manger sur le pouce ou à de grandes
tables, aimer les aires d'autoroute comme des escales, apprendre le
ronronnement opiniâtre du camion blindé de matériel noir, détailler le grain de
la peau de chacun des autres musiciens à la lumière des phares croisés, lire
son avenir sur la buée de la vitre et fermer son blouson comme son cœur pour
que rien ne s'échappe. Fumer et puis boire et fumer et boire encore et puis
dormir un peu, aimer sans amour et vivre sans peine, et donner, donner, donner
chaque soir. Donner toute sa vie qui n'est pas une vie, mais donner encore,
recréer une vie avec sa mémoire et puis l'offrir, se vider de tout et prendre
ce qu'on trouve, un sourire, un cri, un regard dérangé, un corps agité, comme
des animaux. Essayer d'ouvrir chaque salle avec ses doigts comme une noix
fermée, et enfin dévorer le fruit sec en attendant demain. J'étais cassé comme
un jouet hystérique et l'enfant s'était tapi au fond de la pièce, apeuré et
tremblant. Il fallait que je me répare.
J'ai détaché chacun des liens qui m'enfermait, vidé mes poches, ouvert ma
chemise, défait mes lacets et j'ai bu un long café, chaud comme le matin. J'ai
dansé dans mes yeux en retrouvant mes livres raides sur l'étagère, fermé le
store de mon appartement et je me suis assis en attendant quelques instants, en
attendant juste que le temps passe et que je puisse l'écouter un peu se glisser
dans ma soirée, s'allonger sur mon souffle et m'envahir. Je n'avais pas eu le
temps, j'étais toujours pressé et je l'avais oublié, il ne comptait plus et en
rentrant chez moi, c'est d'abord lui que je retrouvais, comme s'il était resté
ici à attendre. Le téléphone ne sonnerait pas, personne ne savait que j'étais
rentré et même si on l'aurait su, mes amis sans rien dire pensaient que je les
oubliais, que j'étais ailleurs, dans d'autres sphères, sur d'autres rives que
les leurs, alors ils m'oubliaient pour ne pas se sentir délaissés. Ils
pensaient que j'étais heureux comme une consolation, puisque c'est ce que
j'avais toujours désiré, et ils n'appelaient plus comme pour ne pas vouloir
vérifier mon bonheur. Et j'étais heureux mais je n'avais pas le temps. Comme un
argent liquide qui sèche à l'air libre, je ne pouvais pas dépenser mon bonheur
et le construire aussi.
J'étais seul et j'écoutais le temps passer. Saine occupation. Je capitalisais.
Je comptais mes minutes de plaisir retrouvé. Je regardais ma vie avant, avant
la musique et avant les voyages, et j'étais heureux de devenir celui-là, celui
d'aujourd'hui. J'étais heureux de retrouver mes amis, ma vie un peu grandie, un
peu cassée mais renforcée. Heureux d'être de retour. Au fur et à mesure, je
commençai à sourire et à capter ce plaisir si volatile, j'apprenais à voler
avec lui et à l'inviter un peu chez moi, à l'apprivoiser et chanter avec lui.
J'étais bien, j'étais mieux, j'étais moi.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, mais lorsque je me suis
levé j'avais bien l'impression d'avoir grandi un peu. En même temps, j'ai senti
comme une fuite, quelque chose qui s'échappait. Un décalage entre mon esprit
calme et mon corps fébrile, et ça m'a pris quelques secondes de trop, comme un
groupe d'oiseaux qui s'envolent en surprise. En me levant mon cœur s'est mis à
battre, battre très vite et trop fort mais ça ne faisait pas mal, j'étais un
étranger dans mon corps et j'étais à la porte, ça tambourinait sous ma poitrine
si vite, si dur et je sentais mes jambes rapetisser. Je suis allé à la cuisine
boire un verre d'eau, mais arrivé devant la table je n'ai pas pu. Assis sur
cette chaise en bois devant la cuisinière, j'écoutais mon cœur battre encore
plus vite. J'étais le spectateur de mon corps libéré et je ne savais pas quoi
faire pour lui dire de rester. J'étais juste assis, comme un vieillard devant
la vie qui passe, comme un enfant prisonnier de sa chaise haute, comme un
idiot. Comme quelques instants plus tôt, mais tout avait changé. Je me disais
que c'était bête d'attendre que son corps revienne, et puis je ne me suis plus
dit grand chose.
Je suis tombé de la chaise, le nez contre le carrelage et j'ai fermé doucement
les yeux, c'était plus facile. Plus doux, plus tiède, plus pur. Je sentais mon
cœur hurler comme une foule grotesque et je l'écoutais, tapi au fond de la
pièce, apeuré et tremblant. Je m'éloignais de lui, en refermant une à une
toutes les portes qui me séparent de la scène pour atténuer le bruit de ces
animaux fous, j'allais rejoindre ces oiseaux qui ne m'avaient pas attendu, je
m'envolais comme eux en regardant le ciel, je devenais liquide comme cet argent
impalpable, buée comme mon avenir, peau noire, camion, phare sur l'autre route.
Je me retourne et vois mon corps lâché, abandonné sur le carreau, transi de
froid et immobile dans ce bruit énorme. Je me vois en train de mourir mais
qu'est-ce que c'est mourir ? Personne ne viendra, on m'a oublié, je suis seul,
j'ai fermé la porte et maintenant c'est moi qui décide, pas eux, pas tous les
autres, cette porte c'est la mienne parce que je suis chez moi, chez moi, et
moi, moi je ne veux pas mourir, je n'ai pas terminé, j'entends ce rythme, cette
musique qui joue, ces gens qui chantent et je suis pas là, je dois y aller, ce
corps c'est le mien et personne ne viendra, il faut que le temps revienne comme
avant, que mon bonheur m'attende, que j'ouvre la porte, que j'ouvre les yeux,
les yeux c'est facile mais la lumière est lourde, je dois regarder, il faut que
j'y aille.
J'ai ouvert les yeux sur le carreau géant, les ai levés vers cette chaise,
saisi le pont entre les deux barreaux et me suis adossé contre la cuisinière.
Mon cœur s'était calmé, mon corps m'appartenait et j'étais vide, j'avais les
mains glacées, je n'avais plus de jambes et je ne savais pas ce que je devais
faire, je ne savais pas quelle heure il était, je ne savais presque plus rien,
mais je savais que j'étais enfin rentré chez moi.
A chaque fois qu'elle vient, à chaque fois elle part, et je reste à chercher
les empreintes de ses pas.
L'étranger
(Chagall)
Il importe alors de se faire transparent, indemne, d'abandonner toute
particularité pour être comme ces instruments de luthiers, si longuement
travaillés qu'il vibrent à chaque souffle, et de taire sa voix pour laisser
passer l'onde qui nous transporte.
Alors l'existence commence.
Mais on ne pense toujours pas on écoute.
plus je m'éloigne
et plus je la rejoins
loin, loin des terres promises
des paradis bleus
loin des mémoires vives
je veux
vivre à la lumière
partir dans les cieux
oublier la terre
le feu
loin, loin dedans mes veines
bleu dedans mes yeux
brûle l'oxygène
je peux
plonger dans la mer
boire tous les dieux
ivre comme l'air
le feu
loin, loin de mes racines
comme un point d'orgueil
crie en plein soleil
l'aveu
que ma famille est juive
et plus je la rejoins
plus je m'éloigne
petite fleur
donne moi ton odeur
et tes petits mystères
confie moi tes pensées
tes façons digitales
tes soucis du matin
montre moi le chemin
des racines
petite fleur
je partirai content
de dormir dans ton lit
et tu n'auras perdu
qu'un tout petit instant
petite fleur
tu pourras sourire
à la pluie
qui ressemblent à des entrechats
qu'on voudrait toujours très intimes
et qui finissent par les cent pas
je n'aime pas les histoires en rimes
qu'on aborde d'un regard froid
et dont doucement on devine
les jambes nues cachées sous les bas
je n'aime pas les histoires en rimes
qui ressemblent à tous ces destins
sans sacrifice, histoires sans crime
dont on connaît déjà la fin
les mots n'accordent pas leurs sons
leur sens est toujours trop jaloux
deux soli dans une chanson
c'est souvent la faute de goût
je n'aime pas les histoires en vers
apprivoisées le dos au mur
emprisonnées au frigidaire
comme des seins dans une armure.
la position du missionnaire
quand minuit cloche sous le coup
des habitudes, à l'ordinaire
le petit chat réclame son mou
les mots sont toujours trop jaloux
de ce détournement mineur
qui les force à lover le bout
de leur queue mais quand viendra l'heure
de compter sur ses doigts les pieds
les coupe-fins et les césures
aucun d'eux ne voudra rester
dans ce navire contre nature
je n'aime pas les histoires en pieds
de cape et d'épée ou en toque
je n'aime pas les mots déguisés
en reconstitution d'époque
Ne payez pas juste le prix qu'il faut, au marché noir ce n'est pas comme à
l'entrepôt, il ne faut pas marchander ou alors à l'envers, c'est à dire payer
plus. Payer le prix qu'on estime, plus une petite somme qui sera son estime à
lui. Elle vaut moins cher que le global, c'est l'intérêt. C'est ce qui rapporte
justement, le reste ça va droit dans la poche du vendeur qui de toutes façons
ne fixe pas son prix, c'est fluctuant. L'intérêt par contre il est fixe, c'est
l'acheteur qui décide et il décide toujours pareil, c'est convenu. Chaque
acheteur n'a pas le même intérêt mais tous l'ont fixe. C'est sur le prix de
l'intérêt au marché noir qu'on juge d'un acheteur.
Si il est disposé à payer une grosse somme pour le global, l'intérêt sera plus
dur à saisir. Si il ne vous regarde pas en face, c'est le meilleur moment pour
en juger. Il faut regarder d'abord ses chaussures, chères ou plastiques, trous
ou pas trous, et puis ses boutons, fermés ou demi-fermés ou ouverts, puis ses
mains, fixes ou mobiles, puis ses yeux. Si il vous regarde parler sans vous
écouter, l'intérêt sera élevé. S'il vous écoute attentivement, c'est qu'il se
cherche dans les voix qu'il entend, oubliez, mais oubliez. Il ne paiera rien.
il laissera juste le prix du global et vous pourrez toujours vous gratter pour
trouver l'estime ensuite, il ne restera rien et c'est mort. S'il parle sans
écouter, c'est un acheteur qui ne sait pas encore qu'il sera vendu à la
prochaine foire. S'il ne vous écoute pas et ne vous regarde pas, c'est qu'il
sent votre odeur, on est donc en phase avancée. Rentrez la langue. S'il vous
écoute bien dans les yeux et qu'il sourit en face, attendez. Parlez moins. Il
sourit encore, tentez la grimace. Il ne sourit plus, tentez la grimace, de
toutes façons, faites voir, la haine au fond des doigts et votre prix affiché
sur la poitrine, faites voir vos dents. Larges saines et régulières, il va
ouvrir les lèvres. Petites et tranchantes, il sera très intéressé. Carrées ou
en désordre, mordez-le et partez, tout ce qu'il fera c'est les arracher une à
une pour vendre l'ivoire au prix du poids. C'est vous qui vendez, ici c'est
vous le roi alors n'attendez pas.
Cela fait deux jours que j'ai réalisé. Dans le fond, ça n'a aucune importance
et probablement personne ne viendra vérifier, mais je puis le dire sans aucun
doute aujourd'hui, je suis mort. Bien sûr, ça ne se voit pas, mes mains
s'agitent et mes yeux tournent encore dans leur orbite, j'ai la peau claire et
une bonne complexion , pourtant à y regarder mieux, presque rien ne me
différencie de ces gens du passé qui ne sont plus qu'une date dans un carnet et
une couronne de fleurs posée à terre. Je m'alimente, je me déplace et suis doué
de parole, pourtant rien ne vit dans ce corps nettoyé, rien ne pourrit dans
cette combinaison de chair et d'eau. Aucun échange, aucune hésitation, lorsque
je vous regarde fixement et que vous me renvoyez ce regard franc, je ne vois
rien. Je ne sens rien, ou plutôt ce que je ressens n'est rien, ne ressemble à
rien de ce que l'on nomme vivant. Et même plus, je vous aime, oui je vous aime
comme on aime la nourriture et l'alcool, parce qu'on ne connaît rien d'autre
pour s'alimenter, et qu'il faut s'enivrer pour continuer. Mais cet amour si
humain d'apparence est tout entier contenu dans mes muscles et mes réflexes,
entre mes dents et mes gencives, dans mon corps amoureux du bien, animal. Rien
ne résiste en dehors des chairs.
Ça m'a pris un long temps, à réaliser cette évidence
qui me suçait chaque jour davantage, qui m'étranglait dans mon sommeil, et
aujourd'hui que j'en ai la prétendue conscience, je recherche, tourné vers les jours
anciens, où cette chose a commencé, depuis quand mon corps s'est, seul, libéré
de cette âme qu'on décrit unique, universelle et qui n'est simplement qu'une
empreinte, une coquille abandonnée dès les premières années sans même un
souvenir orgueilleux.
Lorsque je trempe mes mains dans l'eau tiède, je ressens du bonheur.
J'étais jeune et maigre, mes forces naissantes me poussaient vers un futur
toujours rayonnant en même temps que je sentais se briser au fond de ma
poitrine un cri muet qui m'était familier, docile mais poignant et que je ne
savais nommer parce qu'on ne pouvait l'entendre. Moi seul, je connaissais la
chaleur de ce petit soleil fondant mon ventre et qui donnait une promesse à mon
ignorance, cette chose ne m'appartenait pas mais j'étais son image, et petit à
petit l'avenir a aspiré vers le haut l'entière unité de notre partage. En
cessant de pousser, j'ai plongé dans mon corps infertile les racines de
l'enfance et j'habite aujourd'hui tout entier cet asile circonscrit que vous
appelez humain.
Mais d'humain, rien n'est là.
Rien de cela n'a survécu, chaque parcelle de mon corps a son équivalent dans
celui que je mange, chaque état de mes sens est un plaisir physique tout entier
tourné vers la reproduction des mêmes sensations. Chaque émotion n'a pour but
que de le maintenir en vie. Je suis mort au présent et en fait, ça n'a pas
d'importance parce que c'est bien peu de chose que de nommer la vie un corps
qui s'échange, et c'est bien trop donné si c'est pour le garder pour soi. Je
vous ressemble au fond, et c'est bien une fin en soi.
- Je ne sais pas
- Pourquoi n'avez vous rien fait ?
- On ne savait pas
- Vous n'aviez pas vu ?
- Non, nous n'avions rien vu, voilà.
- Et vous pensez faire quoi maintenant ?
- On va y réfléchir
- Y réfléchir... c'est bien. Et puis ?
- Puis...Essayer de faire quelque chose.
- Quoi, par exemple ?
- On sait pas. On va voir.
- Mais encore..?
- Euh...
- Oui ?
- Et bien, essayer d'oublier, par exemple
- C'est tout ?
- Oui. On ne savait pas !
- Et vous saurez davantage plus tard ?
- Peut-être pas, non.
- Vous trouvez que c'est bien ?
- Que voulez vous qu'on fasse ?
- Essayer de l'aider un peu.
- Mais on a tout fait. Et puis...
- ...
- En se levant, il nous a dit qu'il voulait mourir
- Et qu'avez vous fait ?
- On l'a aidé.
- A vivre ou à mourir ?
- ...
- Alors !?
- A se lever. Quand il est debout, c'est un homme qui parle.
Alors on répare un fusible par ci par là, on colle une étiquette sur un pot de
chagrin et on décolle nos fusées aquatiques, mais le grand amour est un garçon
timide. Quand on lui parle il rentre la tête dans ses épaules et marche d'un
pas mal engagé, il n'ose pas regarder en face, il a trop peur de déranger parce
que lorsqu'il sonne à la porte, il laisse des morts sur le palier, il vient
causer au premier venu qui devient le plus grand seigneur, le dieu qui pleure,
le bleu parfait, il a dans le fond du regard des anomalies piquantes qui
retiennent comme des barbelés la vie qui s'enfuirait sinon. Et ça on le sait.
On vit pour ça. On vit de ça. On vit sans ça. Et puis on prie, on fume on
danse, on écrit ou on s'entretue, on fait tout ça pour savoir ou pour oublier
que la vie c'est un mélange d'amour et d'autre chose.
Lumière
(Au cirque)
J'aime regarder les artistes. Ils sont comme des assassins sauvages, ils
exécutent d'un pas léger des éléphants sur le comptoir. Et un, deux, et trois,
et danse un peu sous mes pistolets bleus, fais nous tourner la tête avant de
finir comme les cent pas, au cimetière des éléphants. Ils volent avec leur
regard mat, bien cachés dans l'obscurité, nos habitudes célibataires et puis
bondissent comme de jeunes chats pour faire briller les dernières heures. Ils
attendent peu mais demandent tout, en montrant des chapeaux-lapins,
des quilles comme des crêtes de coqs, éparpillées dans leurs cheveux. Ils
prennent une bougie et l'entourent de plein de précautions fertiles pour
récolter dans la lumière la cire qui figera leur geste. Ils tremblent pour un
canari et font les fiers sous une tempête d'éclats de rires, de sifflets-fêtes et de matinées d'amateurs.
Ce sont des monstres en vrai, j'ai vu souvent leur regard se figer vers un
timide spectateur pour le réduire à volonté, le démunir, l'anéantir et le
prendre au milieu des leurs pour jouer à un jeu cruel. Pataud, gauche et terne
il s'ébat dans un demi-cercle magique où ces artistes lui renvoient l'étrange
image du public. Ils partagent avec cet élu un secret qu'il faut répéter, une
image à colorier, le crayon ample et sûr de lui. Alors perdu dans la lumière,
la vérité n'est plus la même parce que cette mer mystérieuse dont on entend
bien le ressac n'est plus qu'un fossé qu'on devine. Enfin il regagne sa place,
le cœur et les habits fripés sous les sourires de camarades envieux, mais lui
n'a pas bien ri, il ne sait plus, est-ce que c'était drôle ou tragique ?
Mais voilà que l'équilibriste tombe dans la baignoire du chat et qu'une famille
de mercenaires avalent leurs sabres et jettent des fleurs, voilà que les
danseurs s'évadent en traversant le grand rideau et qu'un musicien est surpris
endormi derrière son trombone. Voilà les animaux féroces qui prennent le thé
avant cinq heures et voici l'écuyer qui court après son pantalon-vapeur.
Voilà la chanson qui commence et les paroles toutes à l'envers, et les voilà,
tous les artistes cachés dans la grande lumière.
Un jour sur deux le marché et les sandwiches au comptoir, un jour sur deux pas
de soleil à cause des tréteaux, un jour sur deux le bric-à-brac devant la porte
en verre et les poussettes pleines de gamins tout propres qui traînent sur le
trottoir qui pue le poisson.
Un jour par semaine le café de treize heures et la conversation. Un jour par
semaine le walkman enfoncé et les lunettes de soleil. Un jour par semaine le
livre qui regarde avec soi la rue seule.
Un jour par là le patron qui revend la tôle parce que le soleil. Un jour par ci
le nouveau serveur qui a un gros cul et qui oublie ses commandes. Un jour ou
l'autre marre d'attendre l'addition et le sourire qui tache avec. Un jour ou
plus je me lève pas le mur les rideaux la radio. Un jour ou l'autre les passants
s'arrêtent de passer voilà les gens.
Un jour un autre encore un autre et puis voilà.
C'est comme ça.
Ici ce n'est pas une maison, le seul point commun avec une maison, c'est cette
porte qui me sépare des autres.
Et elle était là, derrière elle, à attendre qu'une bonne âme vienne lui entr'ouvrir son intimité.
A chaque fois que ton nez s'allonge, à chaque fois je plonge et chaque fois
je m'enfonce dans tes appendices, me retrouve à demi-nu,
mi-délice,
précipité dans ta folie de grains en sel dissous dans tes eaux bleues, tes
ongles de feu, à chaque fois que tu mens, chaque fois je sens monter nous
deux, amants dans l'escalier, amandes émondées perdues sans leur coquille et
prêtes à croustiller sous tes morsures, chaque fois que tu ris, à chaque
fois je crie pour que tu ries de moi, ris de veau-l'eau
à l'âme emportée par
l'abattoir de ton si long couloir, chaque fois que ton mais s'allonge,
chaque fois que je résiste je m'épuise et tu roules ton bleu sur nos yeux en
boules de billards quand tu tires ma queue quand tu me sors le diable que tu
m'envoie tes voeux j'oublie tes alibis tes àquoibons
tes falbalas tes
émoustilles, tu peux toujours bien me mentir, tu peux oui bien plisser des
yeux tu peux toujours me dire des mots des salamis des oranges bleues, moi
je sais bien qu'à chaque fois que ton nez s'allonge, à chaque fois bon
pantin, c'est du bois c'est tes songes qui m'envoient, me messagent,
me
convolent et m'écartent le passage comme une enveloppe vers tes adieux
artificiels.
TABLE
À cause des nuages* Les marques* Café* Un galop* Pourvu qu'il fasse beau*
L'aveugle sans défense* Friandise de semaine* L'éprouvette* Ta
robe sur la chaise* Ce cri qu'on cache* Franc* Le drakkar* Saloméo* Schizophrenia* Polaroïds* Transcutanée* Entre les lignes* Parfois* Les liens élidés* Une
fille comme toi et moi (Half of what
I say is meaningless)* Caporal* Lettre à la Grande Dame (Le magicien)* Trous de mémoire* L'ardoise * Vivante* C'était
demain* Les souris* La
bête* Un jour* Fidélité* Vie* En rentrant* Comme à la télévision*
Prévention* La vie heureuse ment* Recyclé* Le
monocle* Fait exprès*
La grande mort* Assis* Debout* Dix* L'illusion* Rivière* Matinale enfantine* Les
rimes en L* Le syndrome de l'autruche* Qui êtes-vous ?* Rends
le moi* Même si je* Loin
d'ici* L'endroit* Le
doute* Sous les néons*
Silence d'argile* Deux* Formule chimique* Jamais
là quand il pleut* Les habits d'Olivia* Périph* Nos
oiseaux* Le fil à la patte* Le secret* Les
mots qu'on ne dit plus* Trop faible* Moby Dick* Même thème* Crash* En fusion* Le
repos d'une guerrière* Idéal* Lucidité* Combat* Distance* Politesse* A la française (Les petites affaires)* L'automne* Baissée* Je suis elle* Fesses* Dans la villa d'Olivia*
Sexitude* La lune* La cuisine sale* La
Mer Rouge* L'Égypte* La
petite sirène* Les Autres* Je bois du café parce que je m'emmerde.* Détache-moi* Désir* Courage (Photo de mode)*
Le Petit Poucet* Sophie* L'eau* La véranda* Tout le monde pareil* Une
fille comme toi et moi (Mohair)* L'ombre* L'élite* Les
grandes écoles* La poésie* Gris clair* Tabou* Enfant-géant* J'ai des millions d'histoires à raconter* Deux animaux* Mon
chien Maïa* Le lion* Assez* Le mot juste* Keynes* Bonjour !* Contrariée* Des prunes* Sexitude 2* Mon chêne* Loin* Aquatique* Rencontre* Idées-lumière* Digitales* Le jardin du lendemain*
Le fleuve* Sexitude
3* La petite semaine*
Montgolfière* La marée basse* Ailleurs* À
l'hôpital* Destination Inconnue* Si* Le soir* Le con des deux* Le
gâteau* De retour (Chez moi)* Les pas perdus* L'étranger
(Chagall)* Transparent*
Sans titre* Petit machin* Les histoires en rimes*
Marché noir* L'eau tiède* L'aide* Oui* Lumière (Au cirque)* Au
café* La porte fermée*
Course de nez*
© fred victor bellaich
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- maj samedi 05 février 2005